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Ce livre me semble une introduction pertinente à la transformation radicale du capitalisme et de ses idéologies économiques dominantes, qui permet effectivement de penser la fin du néolibéralisme au tournant de la crise de 2008. La partie prospective qui trouve place dans la conclusion de l'ouvrage reste celle d'un économiste...

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Introduction : Le néolibéralisme existe-t-il ? (p9-25)

Commenter et analyser l’histoire immédiate n’est pas un exercice aisé. On ne compte plus les affirmations péremptoires annonçant la fin d’un cycle, d’une époque ou d’une ère. La plupart du temps, ces prévisions sont vaines. Pris dans l’écheveau des évènements, l’analyste ne parvient qu’à grand-peine à distinguer ceux qui sont significatifs, qui dessinent l’avenir, de ceux dont les effets vont s’éteindre rapidement sans laisser de trace.

L’exercice de prévision est encore plus difficile lorsqu’il s’agit de déterminer une phase de transition. Le monde évolue, mais il ne change pas de manière aléatoire ; il suit une dynamique qui possède sa cohérence. Le travail des historiens est de comprendre ces moments de cohérence, ces cycles historiques durant lesquels les sociétés changent tout en respectant une certaine dynamique, et d’étudier les phases de transition entre deux cycles au cours desquelles les dynamiques mutent et le sentier d’évolution prend une direction nouvelle. Lors des phases de transition, les faits qui surviennent semblent chaotiques et sont difficiles à interpréter. Ce n’est que bien plus tard que l’historien parvient à définir le moment et les évènements qui ont entrainé un basculement. S’il peut le faire, c’est parce qu’il connait les caractéristiques de la phase qui suit. C’est ainsi qu’il peut déterminer, parmi les éléments dont il dispose, ceux qui prédisaient effectivement l’avenir et qui anticipaient le nouveau sentier de l’histoire.

Vivons-nous le déclin et la chute du néolibéralisme ? Il est difficile, au moment présent, de l’affirmer catégoriquement. Pour autant, cette incertitude n’interdit pas de formuler des hypothèses et de proposer des raisonnements à partir de ces hypothèses. C’est précisément ce que j’entends faire dans cet ouvrage. Mon propos n’est pas de prévoir l’avenir en affirmant que le néolibéralisme serait mort mais, plus simplement, de formuler et d’étayer la thèse de la fin du néolibéralisme. C’est, pour ainsi dire, une expérience intellectuelle, une manière d’éclairer, sous un certain jour, les évènements qui ont marqué les dernières décennies.

J’ai écrit cet ouvrage avec l’objectif de mettre en avant, en puisant dans l’histoire récente, les éléments qui m’apparaissent les plus significatifs pour étayer la thèse de la fin du néolibéralisme. Cette thèse repose sur la chronologie suivante. Dans les années 1920 et 1930, l’essor de l’Union soviétique, les difficultés économiques des pays capitalistes et le désordre social poussèrent un certain nombre d’intellectuels et d’économistes à concevoir une nouvelle approche du libéralisme. Ce nouveau libéralisme ne fut d’abord mis en œuvre que de manière partielle et dans un seul pays, l’Allemagne, à partir de 1948. Au début des années 1970, les désordres monétaires et la fin du système de Bretton Woods ouvrirent une phase de généralisation des politiques néolibérales. Finalement, cette phase se referma en raison de l’impuissance de cette doctrine à résoudre les problèmes soulevés par la crise financière de 2008. Depuis cette date, nous sommes dans une phase de transition au cours de laquelle les politiques économiques ont perdu leur cohérence. La question de savoir ce qui pourrait émerger dans une éventuelle phase post-néolibérale reste ouverte. Sans trop m’avancer sur cette question, je me contenterai de formuler quelques perspectives lors de la conclusion.

Que l’on adhère ou non à la thèse de la fin du néolibéralisme, il est indéniable que les évènements se sont précipités dans le monde occidental depuis 2008 et qu’une succession de crises a bouleversé les politiques économiques. La crise financière de 2007-2008, la crise des dettes souveraines européennes en 2011-2015, la pandémie de Covid-19 en 2020 et enfin l’embrasement de la guerre en Ukraine en 2022, chacune de ces crises a eu des effets qui se sont cumulés avec les crises précédentes. Collectivement, elles ont concouru à faire émerger des pratiques nouvelles en matière économique qui étaient inenvisageables durant la période antérieure.

Comme souvent dans l’histoire, les mutations du commerce international furent le symptôme le plus apparent de ces bouleversements. Ainsi, les crises financières affectèrent la confiance envers les banques et endommagèrent les systèmes de paiement internationaux, entrainant un brutal effondrement du commerce international. De son côté, la pandémie désorganisa les chaines logistiques et poussa les entreprises à rapprocher géographiquement leurs sources d’approvisionnement. Enfin, l’éclatement de la guerre en Ukraine transforma le commerce international en outil de pression diplomatique. En fin de compte, le paradigme des politiques commerciales fut profondément modifié. Ce changement de logique est particulièrement visible aux États-Unis. L’ère de la mondialisation heureuse, inaugurée par Bill Clinton, fut bruyamment contestée par Donald Trump. Mais son départ de la Maison-Blanche et le retour des Démocrates n’ont pas permis de réhabiliter la mondialisation. Au contraire, la ministre des Finances américaine, Janet Yellen, a avancé l’idée de privilégier des échanges économiques « sécurisés » avec des partenaires de confiance ; autrement dit, de s’orienter vers une sorte de « mondialisation entre amis [*1] ». C’est une manière de rompre avec les principes sur lesquels ont été fondées les relations commerciales depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale [*2]. La « mondialisation heureuse » est bel et bien derrière nous.

Il est indéniable que cette succession de crises a transformé la mondialisation. Peut-on dire pour autant qu’elle marquera la fin du néolibéralisme ? Dans une tribune publiée en avril 2022, l’historien et philosophe Philip Mirowski estime qu’il est prématuré d’annoncer, comme le fait une partie de la gauche, la mort du néolibéralisme [*3]. Selon lui, les crises récentes auraient plutôt engendré une mutation du néolibéralisme en renforçant ses penchants autoritaires et antidémocratiques. « Ce serait une erreur de considérer les tendances anti-mondialisation de la droite comme un rejet évident des restrictions néolibérales antérieures, ou de donner l’impression qu’un nationalisme renaissant violerait, en quelque sorte, le credo », écrit-il. Ainsi, pour Mirowski, la présidence de Trump n’aurait pas rompu avec le néolibéralisme, mais l’aurait adapté. Il souligne que Trump s’est largement appuyé sur des institutions et des personnalités issues de la mouvance néolibérale et que cette influence s’est manifestée dans la mise en œuvre de politiques de dérèglementation ou dans l’affaiblissement des institutions fédérales chargées de la protection de l’environnement ou de la défense les consommateurs. Une preuve, selon lui, que l’exercice du pouvoir par un populiste n’entraine pas nécessairement la fin du néolibéralisme.

Dans mon ouvrage précédent, Populisme et néolibéralisme [*4], je défendais la thèse que le populisme constitue la face sombre des politiques néolibérales. En m’appuyant sur les travaux de Karl Polanyi [*5], j’interprétais la résurgence des mouvements populistes comme le produit d’un dysfonctionnement des rapports entre société et marché. Mon propos était de montrer qu’en faisant de l’État une institution au service et de la concurrence et du marché, le projet néolibéral tend à dénaturer ses autres fonctions institutionnelles, notamment sa capacité à incarner l’intérêt du plus grand nombre. Cette situation engendre une croissance de la défiance qui est à la base du populisme. En somme, le néolibéralisme théorise un État impuissant à répondre au mécontentement social et qui semble surtout concerné par la préservation de l’ordre du marché, tandis que le populisme engendre en retour un État autoritaire, obsédé par l’idée de satisfaire les attentes immédiates de ses électeurs.

J’insistais aussi sur un paradoxe : alors que les mouvements populistes se présentent comme des alternatives au néolibéralisme, ils ne sont pas, en général, opposés à la société de marché. L’exemple de Trump l’illustre bien. Comme d’autres leaders populistes, il est lui-même multimilliardaire et, pour ainsi dire, issu du marché. Dans un autre registre, la révolte contre l’affaiblissement des institutions ne conduit pas toujours les électeurs à adopter des discours pro-institution. On constate au contraire que le vote pour les mouvements populistes est souvent plus marqué dans des régions où les populations se méfient de l’État et refusent ses interventions. En somme, il y a de bonnes raisons de penser que le populisme tend, par certains côtés, à poursuivre l’œuvre engagée par les néolibéraux en encourageant l’individualisme et en participant à la délégitimation de l’État.

Doit-on pour autant en conclure que le populisme trumpien, par exemple, serait les habits neufs du néolibéralisme ? Certains l’affirment, tel l’économiste Joseph Stiglitz qui considère que le projet économique de Trump se situe dans la continuité du reaganisme [*6]. Une vision qui n’est pas partagée par la philosophe Chantal Mouffe, laquelle analyse le populisme comme un mouvement global de résistance attisé par la crise de ce qu’elle appelle « l’hégémonie néolibérale [*7] ». Enfin, pour la philosophe Wendy Brown, le populisme réactionnaire serait le résultat non intentionnel des politiques néolibérales, ces dernières ayant intensifié « le nihilisme, le fatalisme et la rancœur [*8] ».

La question centrale que ces débats soulèvent est surtout celle du sens à donner au terme « néolibéralisme ». L’une des difficultés posées par ce concept est qu’il n’existe pas de « bible » du néolibéralisme, ni d’école de pensée se réclamant clairement de cette obédience. Friedrich Hayek et Milton Friedman, que l’on classe en général parmi les membres les plus influents de la mouvance néolibérale, n’ont par exemple jamais revendiqué cette étiquette et emploient très rarement ce terme [*9]. Tous deux se réclamaient du « libéralisme » tout en précisant « au sens européen du terme », afin de se démarquer de la définition américaine qui renvoie à des politiques keynésiennes défendant l’État social. C’est également « l’ordre libéral » que défend le Statement of Aims (l’énoncé des objectifs) de la Société du Mont Pèlerin que les deux économistes ont fondée en 1947 et présidée [*10]. Dès lors, pourquoi parler de « néolibéralisme » plutôt que de « libéralisme » lorsqu’on se réfère aux conceptions théoriques et doctrinales de ces auteurs ?

Certains affirment que qualifier Friedman et Hayek de « néolibéraux » serait une manière de dévaloriser leur pensée et trahirait une représentation péjorative et militante du libéralisme contemporain. Pourtant, Philip Mirowski ou encore Serge Audier rappellent qu’au sein de la Société du Mont Pèlerin, beaucoup se qualifiaient eux-mêmes de « néo-libéraux » au début des années 1950 et que le terme fut au centre des débats, parfois conflictuels, qui secouèrent l’institution jusqu’au schisme de 1962 [*11]. Ce n’est qu’à la fin des années 1950 que la plupart des membres de la Société renoncèrent au qualificatif de « néo-libéral » afin d’insister sur la continuité qui les liait aux auteurs du libéralisme classique [*12].

Cette continuité est-elle usurpée ou réelle ? Le néolibéralisme constitue-t-il un renouveau libéral ou un libéralisme de nature différente ? Ceux qui invoquent le concept le font pour marquer une distinction avec le libéralisme classique. C’était bien le cas des premiers néolibéraux pour lesquels la « refondation » du libéralisme était une priorité. Ainsi, dans le manifeste ordolibéral de 1936 [*13], ou lors du colloque Lippmann de 1938 [*14], l’accent est mis sur l’importance du cadre légal pour le fonctionnement des marchés. À la différence des libéraux classiques pour lesquels le marché serait une institution naturelle susceptible de s’épanouir en l’absence de l’État, les néolibéraux de cette époque concevaient le marché comme une institution artificielle qui ne pourrait survivre de manière autonome et qui, pour cette raison, nécessite que l’État construise l’environnement institutionnel qui lui est nécessaire. C’est cette vision profondément différente du marché qui marque, à l’origine, la différence entre libéraux et néolibéraux.

Ces débats des années 1930 sont-ils toujours d’actualité ? Comme le montre le philosophe Serge Audier, la pensée néolibérale a elle-même beaucoup évolué depuis cette époque, et tous les néolibéraux n’ont pas eu les mêmes points de vue sur les fonctions de l’État et son rôle économique [*15]. Aussi, lorsqu’on évoque aujourd’hui le néolibéralisme, cela ne signifie pas forcément qu’on le définisse à la manière des participants du colloque Lippmann. C’est ce qui explique que le mot « néolibéralisme » soit employé de manière parfois très variée.

La manière la plus répandue d’appréhender le néolibéralisme est d’en faire une forme partielle et dénaturée de libéralisme. Dans cette acception, le néolibéralisme négligerait les visées politiques et émancipatrices du libéralisme classique au profit de recommandations essentiellement économiques. Le régime de Pinochet au Chili (1973-1990) est ainsi qualifié de « néolibéral » dans le sens où il défendait les libertés économiques tout en restreignant les libertés politiques. Le néolibéralisme se révèlerait alors comme un libéralisme dogmatique, marqué par la radicalisation de ses propositions économiques. On retrouve cette approche chez Joseph Stiglitz ou Dani Rodrik qui qualifient tous les deux le néolibéralisme de « fondamentalisme de marché [*16] ».

Selon d’autres approches, le néolibéralisme ne procèderait pas d’une vision altérée du libéralisme mais d’une doctrine fondamentalement différente, voire opposée. L’un des aspects de cette opposition concerne son rapport aux institutions. Alors que le libéralisme classique défend l’État-nation comme cadre d’épanouissement de la démocratie libérale, le néolibéralisme tendrait à dépasser ce cadre en organisant l’unification économique du monde. Ainsi, le but du néolibéralisme serait d’instaurer un ordre mondial permettant de mieux réguler, voire de limiter, la démocratie et les nationalismes en les insérant dans un système de concurrence internationale. Cette conception du néolibéralisme se fonde à la fois sur l’histoire des idées et sur celle des organisations et des réseaux d’influence qui cherchent à défendre et à mettre en œuvre la mondialisation. C’est dans cette veine que s’inscrit par exemple le travail de l’historien Quinn Slobodian [*17].

Une autre façon de concevoir le néolibéralisme est de le rattacher à l’histoire sociale et politique et de l’appréhender comme un instrument au service de groupes d’intérêts conservateurs dans le cadre d’une bataille idéologique. Dans cette approche, le néolibéralisme serait une idéologie assez plastique, ayant peu de cohérence intellectuelle mis à part la défense de quelques grands principes tels que la propriété privée, l’organisation concurrentielle du marché et la lutte contre le collectivisme. Cette vision est notamment défendue par le géographe David Harvey dont la thèse est que le néolibéralisme aurait surtout permis une refondation doctrinale de la pensée conservatrice au tournant des années 1970-1980 [*18]. Dans une acception légèrement différente, et sans nier la démarche politique des partisans du néolibéralisme, Philip Morowski le définit comme un « collectif de pensée » organisé autour de la Société du Mont Pèlerin. Selon lui, le néolibéralisme constituerait « une entité pluraliste (dans certaines limites) s’efforçant de se distinguer de ses trois principaux ennemis : le libéralisme classique du laissez-faire, le libéralisme de la protection sociale et le socialisme [*19] ».

L’une des approches les plus répandues du néolibéralisme, à tout le moins dans le milieu des sciences humaines et sociales, est de l’appréhender comme une nouvelle conception du monde relevant à la fois de l’art de gouverner mais aussi, plus largement, de la manière dont l’individu s’inscrit dans la société. Cette vision du néolibéralisme, très directement inspirée des conférences de Michel Foucault sur la biopolitique, met l’accent sur ses dimensions culturelles et sur ses effets sociologiques. Le néolibéralisme, ainsi compris, entendrait bâtir une société de concurrence généralisée au sein de laquelle l’individu serait amené à devenir un entrepreneur de lui-même, « étant à lui-même son propre capital, étant pour lui-même son propre producteur, étant pour lui-même la source de [ses] revenus », explique Foucault [*20]. On retrouve cette approche chez les philosophe et sociologue Pierre Dardot et Christian Laval qui définissent le néolibéralisme comme « une certaine norme de vie ». Selon eux, cette norme « enjoint à chacun de vivre dans un univers de compétition généralisée, elle somme les populations d’entrer en lutte économique les unes contre les autres, elle ordonne les rapports sociaux au modèle du marché, elle transforme jusqu’à l’individu, appelé désormais à se concevoir comme une entreprise [*21] ». S’inspirant elle aussi de l’approche foucaldienne, Wendy Brown appréhende le néolibéralisme comme une force sociale poussant à l’entrepreneuriat de soi-même dans un espace social réduit à un système de marchés : « l’une des façons dont le néolibéralisme diffère du libéralisme économique classique est que tous les domaines sont des marchés, et que nous sommes partout présumés être des acteurs du marché. […] Dans la raison néolibérale, la concurrence remplace l’échange comme principe fondamental […]. L’objectif constant et omniprésent du capital humain, qu’il s’agisse d’étudier, de faire un stage, de travailler, de planifier sa retraite ou de se réinventer dans une nouvelle vie, est d’entreprendre, de gagner en valeur et d’améliorer sa cote ou son classement [*22] ».

À l’heure des réseaux sociaux et du personal branding, cette approche culturelle du néolibéralisme éclaire de nombreux enjeux contemporains. Elle tend néanmoins à surinterpréter et à déformer certains aspects de la pensée néolibérale qui ne sont pas toujours les plus essentiels dans la littérature. C’est du moins l’avis de Serge Audier qui souligne que l’interprétation offerte par Foucault du néolibéralisme est loin d’être exhaustive et a tendance à laisser de côté les nombreux débats, parfois virulents, qui agitèrent les néolibéraux eux-mêmes. Plus fondamentalement, Audier souligne que la vision du néolibéralisme portée par Foucault tend à minorer ses conceptions économiques : « le cadre d’analyse de Foucault, plus philosophique et sociologique qu’économique, n’apporte en vérité guère d’outils pour comprendre la dérégulation financière contemporaine [*23] », note-t-il.

La démarche entreprise par Audier pour appréhender le néolibéralisme relève essentiellement de l’histoire des idées. À la suite de la republication des actes du colloque Walter Lippmann en 2008 [*24], Audier a tenté de procéder à une « archéologie intellectuelle » de la pensée néolibérale, dans le but d’identifier ses évolutions et de comprendre les débats, voire les contradictions qui agitaient la nébuleuse néolibérale, notamment au sein de la Société du Mont Pèlerin. En fin de compte il parvient à une conclusion assez radicale selon laquelle « il n’y a pas un néolibéralisme, mais bien des néo-libéralismes, qui ouvrent sur des politiques concrètes très différentes [*25] ».

Cette façon de déconstruire son propre objet d’étude, pour intéressante qu’elle soit sur un plan intellectuel, engendre néanmoins une certaine frustration. Ainsi, l’historien Jean Solchany, auteur d’une biographie remarquée de Wilhelm Röpke – l’un des théoriciens du néolibéralisme –, estime que l’ouvrage d’Audier ne propose pas de définition claire du néolibéralisme, ce qui « revient à lui refuser toute pertinence pour caractériser un positionnement idéologique [*26] ».

Conception dénaturée et radicalisée du libéralisme, projet politique visant à soutenir le processus de mondialisation, doctrine conservatrice au service des classes dominantes, collectif de pensée structuré autour de la Société du Mont Pèlerin, vision du monde fondée sur l’exacerbation de la concurrence, ou encore ensemble varié de doctrines peu cohérentes entre elles… La liste des définitions du néolibéralisme que nous venons de présenter n’est sans doute pas exhaustive mais suffit à laisser perplexe. Au point où nous en sommes, nous pouvons légitimement nous demander si le néolibéralisme existe réellement. Et, s’il n’existe pas, on conviendra qu’il est difficile d’écrire un livre annonçant son déclin et sa chute.

Ce problème de définition n’est pas entièrement nouveau. J’y ai été confronté lors de la rédaction de Populisme et néolibéralisme. Cela m’a conduit à proposer une définition fondée sur les points suivants.

Premièrement, le néolibéralisme est une doctrine, c’est-à-dire un ensemble de principes relativement cohérents entre eux et chargés de guider l’action. Contrairement à la théorie, qui est descriptive, la doctrine est normative, elle permet d’évaluer si telle ou telle mesure est conforme ou non à ses principes, c’est-à-dire, de son point de vue, « bonne » ou « mauvaise ». Cette distinction entre doctrine et théorie est essentielle, car elle explique pourquoi il est possible de classer Friedrich Hayek et Milton Friedman comme des néolibéraux alors même que leurs conceptions théoriques de l’économie sont très différentes. De la même manière, il ne faut pas confondre la théorie économique néoclassique, qui constitue aujourd’hui le paradigme dominant en sciences économiques, et le néolibéralisme [*27].

Deuxièmement, pour qu’il soit justifié de parler de doctrine néolibérale, il faut qu’il soit possible de la distinguer clairement du libéralisme classique, ce qui revient à être capable d’identifier des propositions qui seraient compatibles avec le libéralisme classique mais incompatibles avec le néolibéralisme, et vice-versa. Cela ne signifie pas qu’il ne peut y avoir des points d’accord entre ces deux doctrines. Ainsi, le libéralisme classique et le néolibéralisme se rejoignent pour défendre le libre-échange et la propriété privée.

Troisièmement, le néolibéralisme, comme toute doctrine, est nécessairement incomplet et admet des marges d’interprétation. Ainsi, il est normal de trouver une certaine pluralité de propositions à partir du moment où les grands principes du néolibéralisme sont respectés. Par ailleurs, le caractère incomplet du néolibéralisme signifie qu’il peut exister des propositions de politiques économiques pour lesquelles il est impossible de trancher entre « bon » et « mauvais ». Un exemple est le sujet des droits de propriété intellectuelle. Quinn Slobodian souligne avec justesse que les auteurs néolibéraux ont toujours été divisés sur la question de savoir s’ils constituent ou non une bonne chose [*28].

Enfin, le néolibéralisme concerne essentiellement des politiques économiques, et plus particulièrement le rôle de l’État dans l’économie. Autrement dit, au contraire du libéralisme, le champ dont le néolibéralisme cherche à évaluer la conformité est relativement restreint. C’est la raison pour laquelle la doctrine néolibérale a peu de choses à dire sur la gestion des libertés publiques, sur la famille ou sur le traitement des déchets. Précisons que cela n’empêche pas des auteurs néolibéraux d’avoir des avis argumentés sur ces sujets et de les exprimer. L’économiste Gary Becker, par exemple, a écrit sur le mariage, le crime et les discriminations (entre autres sujets). Hayek a pour sa part publié un ouvrage de sciences cognitives [*29]. Il ne faut pas déduire de ces travaux qu’il existerait une conception néolibérale des sciences cognitives ou du mariage.

Ces points étant établis, il est à présent possible de proposer une définition du néolibéralisme la plus claire possible, qui permettra de savoir de quoi on parle précisément dans cet ouvrage.

Le néolibéralisme repose sur un principe fondamental, celui des prix de marché. Dans la vision néolibérale, un prix est un prix de marché s’il est le résultat des forces combinées de l’offre et de la demande. Le prix de marché s’oppose au prix administré et au prix de monopole. Les prix ont ainsi deux fonctions. La première est d’être le réceptacle des comportements économiques et de s’ajuster en fonction des besoins exprimés. Par exemple, lorsque la demande d’un produit s’accroit sur un marché, son prix augmente. La seconde est que, par leurs variations, les prix modifient les incitations, ce qui contribue à ajuster les comportements en retour. Les prix de marché constitueraient ainsi un mécanisme de coordination sociale.

Cette conception du marché, qui est à la base du raisonnement des néolibéraux, explique pourquoi ces derniers insistent pour que tous les prix soient des prix de marché. Lorsque ce sont des entreprises en situation de monopole ou l’État qui les déterminent, les prix perdent leur fonction première : ils ne sont plus influencés par les comportements. De ce fait, ils ne sont plus capables de produire des incitations pertinentes ni de remplir correctement leur fonction de coordination. Cette défaillance se traduirait par des gaspillages, des pénuries, de mauvais choix d’investissement et une médiocre performance économique.

La vision néolibérale du marché se distingue de celle des libéraux sous deux aspects. Le premier est que, pour les libéraux, le marché est avant tout un lieu d’échanges et de transactions alors que, pour les néolibéraux, le marché est un système d’évaluation et de coordination. Dans la vision libérale, le marché est indépendant de la politique, et la politique, indépendante du marché. À l’inverse, pour les néolibéraux, marché et politique sont liés, puisque ce sont tous deux des systèmes de coordination concurrents [*30]. Il en résulte que, du point de vue néolibéral, le mécanisme des prix de marché est fondamentalement fragile, car il est imbriqué dans un système social et politique qui peut être amené à le contourner ou l’altérer. De plus, comme cela a été indiqué plus haut, les libéraux classiques considèrent le marché comme une institution naturelle qui fonctionne de manière autonome, alors que les néolibéraux insistent sur l’artificialité des marchés et leur besoin de disposer d’un environnement institutionnel adéquat.

Le fait de concevoir les marchés comme reposant sur des mécanismes pouvant être dénaturés a conduit les néolibéraux à formuler un certain nombre de recommandations relatives au rôle économique de l’État. Ces recommandations constituent quatre piliers visant à soutenir le mécanisme d’ajustement des prix de marché. Le premier de ces piliers est le libre-échange. L’ouverture des frontières économiques est considérée comme ayant des effets stabilisants, car elle permet de contourner les monopoles et d’éventuelles perturbations locales et nationales. Le deuxième pilier concerne la préservation de la concurrence. Pour la plupart des néolibéraux, le principal danger qui menace le système des prix de marché, outre les interventions de l’État, est la disparition de la concurrence. Ainsi, l’État doit lutter contre les monopoles et tenter de préserver l’ordre concurrentiel. Le troisième pilier du néolibéralisme selon les néolibéraux est la préservation de l’ordre social. Les manifestations, les grèves et a fortiori les mouvements insurrectionnels constituent un danger pour les mécanismes de coordination produits par les marchés. Il est donc nécessaire de préserver un certain ordre social en veillant à ce que chacun dispose d’un minimum pour vivre. Dans cette optique, il est préférable que ce filet de sécurité passe par des allocations en espèces plutôt que par des prestations en nature, afin que chacun puisse participer pleinement au marché. Enfin, le quatrième pilier est la garantie de la stabilité des prix. En effet, en cas d’inflation forte, les prix perdent leur capacité à produire des mécanismes d’incitation efficaces et à réguler les comportements.

Ces quatre piliers constituent les actions positives que l’État doit accomplir afin de permettre aux marchés de remplir leur rôle. Ces piliers reposent eux-mêmes sur des principes plus fondamentaux qui encadrent le fonctionnement de l’État. Ce dernier doit éviter, dans ses interventions, toute action discrétionnaire susceptible de perturber la mécanique marchande, ce qui implique de maintenir un solde budgétaire équilibré afin d’éviter que les besoins de financement de l’État n’influent directement sur les marchés financiers. De manière générale, les néolibéraux recommandent un État de droit qui préserve la propriété, la sécurité, la séparation des pouvoirs, qui respecte la hiérarchie des normes (constitution, lois, décrets) et qui évite toute intervention arbitraire.

Figure 0.1 Le temple du néolibéraliusme [*31]

La figure 0.1 ci-dessus résume, sous une forme schématique, les grands principes de la doctrine néolibérale. Elle est suffisamment précise pour permettre de distinguer les approches néolibérales des doctrines concurrentes, et suffisamment large pour qu’on puisse y retrouver la pensée de la plupart des auteurs qui sont généralement reconnus comme « néolibéraux ».

Dans la suite de cet ouvrage, je vais montrer quelles sont les origines de ce système de représentation et ce qu’il implique, comment il fut une source d’inspiration qui permit de concevoir les politiques économiques menées à la fin du XXe siècle, et enfin j’expliquerai pourquoi ces grands principes sont progressivement devenus inopérants à la suite de la crise de 2008.

Cette démonstration sera plus spécifiquement concentrée sur le quatrième pilier, celui qui concerne l’objectif de stabilité des prix, et expliquera comment les politiques monétaires et financières s’articulent avec la défense des prix de marché.

Le premier chapitre présentera brièvement la théorie monétaire et les principes sur lesquels repose le monétarisme qui représente la manière dont les néolibéraux conçoivent les politiques monétaires. Le deuxième chapitre vise à montrer comment la pensée monétariste s’inscrit dans le schéma plus général de la doctrine néolibérale et les raisons pour lesquelles cette pensée continue de déterminer les pratiques des banques centrales. Dans le chapitre 3, j’expliquerai comment et pourquoi les politiques économiques se sont éloignées des principes néolibéraux entre les années 1930 et les années 1960 puis, dans le chapitre suivant, je montrerai comment et pourquoi le néolibéralisme est devenu la doctrine dominante au cours des années 1970-2000. Le chapitre 5 analysera la crise des « subprimes » et la manière dont elle a radicalement transformé les politiques monétaires. Enfin, dans le dernier chapitre, je montrerai pourquoi le monétarisme est devenu inopérant et pourquoi ce déclin rend difficile le maintien de la cohérence néolibérale dans son ensemble. En conclusion, je présenterai quelques perspectives de ce que pourrait nous réserver un monde post-néolibéral.

Un cycle historique de cinquante ans est sans doute en train de s’achever. Voyons ce que peut nous offrir l’analyse de cette évolution, quelles sont les réflexions utiles à en tirer, et s’il est envisageable d’agir pour orienter le cycle suivant dans une direction souhaitable.

 

 

 

 

 

Notes :

 

[*1]. Yellen, J. (2022), « US Treasury Secretary Janet Yellen on the next steps for Russia sanctions and ’’friend-shoring’’ supply chains », Atlantic Council, le 13/04/2022. La transcription du discours est disponible en ligne sur : www.atlanticcouncil.org.

[*2]. Chavagneux, C. et A. Martin (2022), « Vers une petite ’’mondialisation entre amis’’ ? », Alternatives économiques, le 05/05/2022.

[*3]. Mirowski, P. (2022), « The Death of Neoliberalism Has Been Greatly Exaggerated », Jacobin, 27/04/2022.

[*4]. Cayla, C. (2020), Populisme et néolibéralisme, De Boeck Supérieur, Louvain-la-Neuve.

[*5]. Polanyi, K. (1983) [1944], La Grande Transformation, trad. C. Malamoud, Gallimard, Paris.

[*6]. Stiglitz, J. E. (2019), Peuple, pouvoir et profits, Les Liens qui libèrent, Paris, préface.

[*7]. Mouffe, C. (2018), Pour un populisme de gauche, Albin Michel, Paris.

[*8]. Brown, W. (2019), In the Ruins of Neoliberalism, Columbia University Press, New York, p. 16

[*9]. Une exception notable est M. Friedman (1951), « Neo-liberalism and its Prospects », Farmand, 17/02/1951, p. 89-93. En conclusion de ce texte, Friedman exprimait tout le bien qu’il pensait du néolibéralisme, affirmant que « le néo-libéralisme offre un vrai espoir d’un avenir meilleur, un espoir qui est déjà un puissant mouvement de fond capable de capter l’enthousiasme des hommes de bonne volonté du monde entier et de devenir ainsi le principal courant d’opinion ».

[*10]. Hayek fut président de la Société du Mont Pèlerin de 1947 à 1961, Friedman, de 1970 à 1972. Tous deux ont participé à la réunion fondatrice de 1947. Le texte du Statement of Aims de la Société du Mont Pèlerin est disponible sur le site internet de l’organisation : www.montpelerin.org.

[*11]. Mirowski, P. (2013), Never Let a Serious Crisis Go to Waste, Verso, Londres et New York, chap. 2 ; Audier, S. (2012a), Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle, Grasset, coll. « Mondes vécus », Paris, chap. 2, « Le grand schisme ».

[*12]. Mirowski (2013), op. cit., chap. 2.

[*13}. Böhm, F., W. Eucken et H. Grossmann-Doerth (1989), « The Ordo Manifesto of 1936 », dans Peacock, A. et H. Willgerodt, Germany’s Social Market Economy: Origins and Evolution, Palgrave Macmillan.

[*14]. Audier, S. (2012b), Le colloque Lippmann : Aux origines du « néo-libéralisme », précédé de Penser le « néo-libéralisme », Le Bord de l’eau, Lormont.

[*15]. Audier (2012a), op. cit.

[*16]. Stiglitz (2019), op. cit, chap. 7 et Rodrik, D. (2021), « Beware Economists Bearing Policy Paradigms », Project Syndicate, 11/05/2021.

[*17]. Slobodian, Q. (2022), Les Globalistes, Une histoire intellectuelle du néolibéralisme, trad. C. Le Roy, Le Seuil, Paris.

[*18]. Harvey, D (2014) [2005], Brève histoire du néolibéralisme, Les Prairies Ordinaires, Paris.

[*19]. Mirowski (2013), op. cit., chap. 2.

[*20]. Foucault, M. (2004), Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France (1978-1979), Gallimard-Seuil, Paris, p. 232.

[*21]. Dardot, P. et C. Laval (2010), La Nouvelle raison du monde, Essai sur la société néolibérale, La Découverte, Paris, p. 5.

[*22]. Brown, W. (2015), Undoing the Demos: Neoliberalism’s Stealth Revolution, Zone Books, New York, p. 36.

[*23]. Audier (2012a), op. cit., introduction, « la grille néo-foucaldienne ».

[*24]. Audier, S. (2008), Le Colloque Lippmann. Aux origines du néo-libéralisme, Le Bord de l’eau, Lormont.

[*25]. Audier (2012a), op. cit, Introduction, « pour une compréhension ’’pluraliste’’ du néo-libéralisme ».

[*26]. Solchany, J. (2012), « Vertus et limites du déconstructivisme », La Vie des idées, 03/07/2012, en ligne.

[*27]. Cela ne signifie pas que la théorie ne puisse nourrir la doctrine. Dans le chapitre 3 de Populisme et néolibéralisme, je souligne ainsi que l’évolution de la théorie néoclassique a incontestablement alimenté la doctrine néolibérale.

[*28]. Slobodian, Q. (2021), « Are Intellectual Property Rights Neoliberal? Yes and No », ProMarket, 18/04/2021, en ligne.

[*29]. Hayek, F. (2001) [1952], L’Ordre sensoriel, CNRS Éditions, Paris.

[*30]. Milton Friedman oppose souvent le marché à la politique en arguant que le mécanisme de marché est fondé sur la règle de l’unanimité, alors que la coordination politique repose sur la conformité à l’intérêt général, intérêt général lui-même défini de manière dictatoriale ou par la majorité. Voir notamment Friedman, M. (1970), « The Social Responsibility Of Business Is to Increase Its Profits », The New York Times, 13/09/1970.

[*31]. Source : Cayla (2020), op. cit., p. 190.

 

 

 

 

 

 

David Cayla - Déclin et chute du néolibéralisme - De Boeck Supérieur 2022
Tag(s) : #livres importants, #capitalisme, #histoire, #libéralisme, #idéologie
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