Surprenant kaleidoscope d’une histoire mondiale construite autour d’une approche qui puise dans la multitude des mythes planétaires pour former une trame poétique et critique de l’histoire de l’humanité, ou comment le tissage des métaphores devient de l’art...
[ Le journaliste et écrivain uruguayen Eduardo Galeano, auteur des Veines ouvertes de l’Amérique latine, propose, dans ces quelque six cents brefs récits, de revisiter les grands mythes fondateurs des sociétés. Il redonne vie à une multitude de personnages légendaires — connus ou méconnus — issus de diverses civilisations. Tous sont associés à l’histoire de l’humanité, ses injustices, ses formes de domination ou ses luttes pour l’émancipation. Ce voyage plonge le lecteur dans les origines de ce qui l’anime et le travaille, la guerre, le pouvoir, la religion, la violence, la colonisation, le racisme, mais aussi le vin, le rire, la musique, les classes sociales, les rébellions, les révolutions. L’ensemble procède d’un geste poétique facétieux et inventif, dont le propos vise à redonner leur place légitime aux récits ignorés ou négligés. L’auteur choisit savamment au sein d’une abondante bibliographie les éléments qui relient les époques et les cultures entre elles, dans un jeu de miroirs, pour écrire une nouvelle histoire sensible du monde. (Zélie Harscouët Le monde diplomatique sept 2025) ]
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[... p148]
derniers éclats des turbans
Le quartier maure s’enflamma. Les enfants de Mahomet qui étaient restés en terres andalouses se soulevèrent contre les prohibitions.
Plus d’un an passa et les soldats du Christ n’avaient pas réussi à éteindre les feux, mais ils reçurent, comme à l’époque des croisades, un petit coup de main décisif: on leur donna le droit de butin, pillages libres d’impôts et mise en esclavage des prisonniers.
Les forces de l’ordre s’emparèrent des récoltes de blé et d’orge, des amandes, des vaches, des moutons, des soieries, des ors, des vêtements, des parures, des petites filles et des dames. Et ils vendirent aux enchères les hommes qu’ils avaient pris à la chasse.
le diable est musulman
Dante savait déjà que Mahomet était un terroriste. Il avait bien une raison de le placer dans un des cercles de l’enfer, condamné à un supplice de perpétuelle éviscération. Dans la Divine comédie, le poète raconte l’avoir vu fendu de la barbe jusqu’où l’on pète.
Plus d’un pape avait constaté que les hordes musulmanes qui tourmentaient la Chrétienté n’étaient pas formées d’êtres en chair et en os, mais qu’il s’agissait en fait d’une grande armée de démons qui croissait à chaque coup de lance, d’épée et d’arquebuse.
Vers l’an 1564, le démonologue Johann Wier compta les diables qui œuvraient sur terre, à temps plein, à la perte des âmes chrétiennes. Ils étaient sept millions quatre cent neuf mille cent vingt-sept, répartis en soixante-dix-neuf légions.
Beaucoup d’eau bouillante est passée sous les ponts de l’enfer depuis ce recensement. Combien sont-ils, maintenant, les envoyés du royaume des ténèbres? Les arts du théâtre compliquent la tâche de celui qui compte. Ces fourbes continuent d’utiliser des turbans pour cacher leurs cornes, et d’amples tuniques pour couvrir leurs queues de dragon, leurs ailes de chauve-souris et les bombes qu’ils transportent sous le bras.
le diable est juif
Hitler n’a rien inventé. Depuis deux mille ans, les juifs sont les assassins impardonnables de Jésus et les coupables de toutes les fautes.
Quoi? Jésus était juif? Et les douze apôtres et les quatre évangélistes aussi? Que dites-vous? C’est impossible. Les vérités révélées sont au-delà du doute: dans les synagogues, c’est le diable qui donne les cours et les juifs passent leur temps, depuis toujours, à profaner les hosties, empoisonner l’eau bénite, à provoquer des banqueroutes et à semer la peste.
L’Angleterre les expulsa, tous jusqu’au dernier, en l’an 1290, ce qui n’empêcha pas pour autant Marlowe et Shakespeare, qui n’avaient peut-être jamais vu un juif de toute leur vie, de créer des personnages conformes à la caricature du parasite suceur de sang et de l’avare usurier.
Accusés d’être au service du Malin, cette maudite engeance traversa les siècles, d’expulsion en expulsion et d’un massacre à l’autre. Après avoir été chassés d’Angleterre, on les bouta hors de France, d’Autriche, d’Espagne, du Portugal, de nombreuses villes suisses, allemandes et italiennes. Ils avaient vécu treize siècles en Espagne. Ils partirent avec les clés de leurs maisons. Certains les ont encore.
La colossale boucherie organisée par Hitler a achevé une longue histoire.
La chasse aux juifs a toujours été un sport européen.
Aujourd’hui, les Palestiniens, qui ne l’ont jamais pratiqué, paient la facture.
le diable est noir
Comme la nuit, comme le péché, le noir est l’ennemi de la lumière et de l’innocence.
Dans son célèbre récit de voyage, Marco Polo évoque les habitants de Zanzibar: Ils avaient une très grande bouche, de très grosses lèvres, et un nez semblable à celui des singes. Ils allaient nus et étaient totalement noirs de sorte que quiconque les verrait dans une autre région du monde les prendrait pour des diables.
Trois siècles plus tard, lors des ferias en Espagne, Lucifer sautait d’un chariot de feu, peinturluré en noir, pour surgir sur une estrade montée dans un patio ou sur un champ de foire. Sainte Thérèse n’a jamais réussi à s’en débarrasser. Une fois, il s’est planté à côté d’elle et elle a vu un petit Noir très abominable. Une autre fois, elle a vu une grosse flamme rouge sortir de ce corps noir qui, lorsqu’il s’est assis sur son bréviaire, a brûlé ses prières.
En Amérique, qui avait importé des millions d’esclaves, on savait que c’était Satan qui jouait du tambour dans les plantations pour inciter à désobéir, et qui faisait danser, onduler et trembler les corps de ses enfants nés pour pécher. Et même Martín Fierro, le gaucho pauvre et châtié, se comparait volontiers aux Noirs encore plus mal pris que lui:
— Eux, le diable les a faits, dit-il, pour tisonner l’enfer.
le diable est une femme
Le Malleus Maleficarum, ou «Marteau contre les sorcières», préconisait l’exorcisme le plus impitoyable contre les démons aux cheveux longs et ayant des seins.
Heinrich Kramer et Jakob Sprenger, deux inquisiteurs allemands, écrivirent, à la demande du pape Innocent VIII, ce pilier juridique et théologique de la Sainte Inquisition.
Les auteurs démontraient que les sorcières, harem de Satan, représentaient l’état naturel des femmes, parce que toute sorcellerie provient du désir charnel qui est insatiable chez les femmes. Ils avertissaient que ces êtres dont l’aspect était beau, le contact fétide et la compagnie mortelle enchantaient les hommes et les attiraient, sifflements de serpents, queues de scorpions, pour les annihiler.
Ce traité de criminologie conseillait d’infliger le tourment à quiconque était suspecte de sorcellerie. Si elles confessaient, elles méritaient le feu. Si elles ne confessaient pas aussi, parce que seule une sorcière, enhardie par son amant le diable lors des sabbats, pouvait résister à de tels supplices sans parler.
Le pape Honorius III avait décrété:
— Les femmes ne doivent pas parler. Leurs lèvres portent la marque d’Ève, qui mena les hommes à leur perte.
Huit siècles plus tard, l’Église catholique leur refuse encore la chaire.
C’est la même peur panique qui pousse les intégristes musulmans à leur mutiler le sexe et leur cacher le visage.
Et le soulagement d’avoir évité le pire pousse les juifs très orthodoxes à commencer chaque jour en murmurant:
— Merci, Seigneur, de ne pas m’avoir fait femme.
le diable est pauvre
Dans les villes d’aujourd’hui, vastes geôles où sont enfermés les prisonniers de la peur, les forteresses passent pour des maisons et les armures font semblant d’être des costumes.
État de siège. Ne vous laissez pas distraire, ne baissez jamais la garde, ne vous confiez à personne. Les maîtres du monde sonnent le tocsin. Ils violent la nature, séquestrent des pays entiers, volent des salaires et assassinent des foules en toute impunité, mais ils nous mettent en garde: attention. Les dangereux sont aux aguets, tapis dans leurs banlieues misérables, ils rongent leur envie et ravalent leur ressentiment.
Les pauvres: les va-nu-pieds, les morts de la guerre, les détenus des prisons, les bras disponibles, les bras jetables.
La faim, qui tue sans rien dire, tue ceux qui ne disent rien. Ce sont les experts, les pauvrologues, qui parlent pour eux. Ils nous racontent les emplois qu’ils n’ont pas, ce qu’ils ne mangent pas, ce qu’ils ne pèsent pas, ce qu’ils ne mesurent pas, ce qu’ils n’ont pas, ce qu’ils ne pensent pas, pourquoi ils ne votent pas, ce en quoi ils ne croient pas.
Il ne reste qu’à savoir pourquoi les pauvres sont pauvres. Peut-être parce que leur faim nous nourrit et leur nudité nous habille?
le diable est étranger
Le blamomètre indique que l’immigrant vient voler nos emplois et l’ampoule rouge du périlomètre se met à clignoter.
S’il est pauvre, jeune et s’il n’est pas blanc, l’intrus, le venu-d’ailleurs, est d’emblée accusé d’indigence, de propension au chaos ou de port illégal de peau. Et de toute façon, même s’il n’est ni pauvre, ni jeune, ni basané, il mérite toujours la malvenue, parce qu’il arrive disposé à travailler deux fois plus pour deux fois moins.
La peur de perdre son emploi est parmi les plus puissantes de toutes les peurs qui nous gouvernent en cette ère des peurs, et l’immigrant est toujours à portée de main lorsqu’il s’agit d’identifier les responsables du chômage, de la chute des salaires, de l’insécurité publique et d’autres redoutables calamités.
Jadis, l’Europe déversait ses soldats, ses repris de justice et ses crève-la-faim de paysans sur tout le sud du monde. Ces protagonistes des aventures coloniales sont passés à l’histoire comme les commis voyageurs de Dieu. La Civilisation à la rescousse de la barbarie.
Aujourd’hui, le voyage se fait à l’envers. Ceux qui arrivent, ou tentent d’arriver, du sud vers le nord sont les protagonistes des mésaventures coloniales et ils passeront à l’histoire comme les messagers du diable. La barbarie à l’assaut de la Civilisation.
le diable est homosexuel
L’Europe de la Renaissance punissait par le feu les enfants de l’enfer qui venaient du feu. L’Angleterre condamnait à une mort atroce quiconque ayant eu des relations sexuelles avec des animaux, des juifs ou des personnes du même sexe.
Les homosexuels étaient libres en Amérique, hormis dans les royaumes aztèque et inca. Le conquistador Vasco Núñez de Balboa a jeté à ses chiens affamés des Indiens qui pratiquaient cette anomalie en toute normalité. Il croyait que l’homosexualité était contagieuse. Cinq siècles plus tard, j’ai entendu l’archevêque de Montevideo dire la même chose.
L’historien Richard Nixon savait que ce vice était fatal pour la Civilisation:
— Vous savez ce qui est arrivé aux Grecs? L’homosexualité les a détruits! C’est sûr. Aristote était homo. Ça se sait. Socrate aussi. Et vous savez ce qui est arrivé aux Romains? Leurs six derniers empereurs étaient pédés…
Le civilisateur Adolf Hitler a pris des mesures drastiques pour sauver l’Allemagne de ce danger. Les dégénérés ayant commis cet aberrant délit contre nature ont été obligés de porter le triangle rose. Combien d’entre eux sont morts dans les camps de concentration? On ne l’a jamais su.
En 1985, le gouvernement allemand a décidé de corriger la non-reconnaissance des homosexuels en tant que victimes de l’Holocauste. Il aura fallu près d’un demi-siècle pour rectifier l’omission.
le diable est un gitan
Hitler croyait que la plaie gitane était une menace, et il n’était pas le seul.
Depuis des siècles, ils sont nombreux à avoir cru et à croire encore que ce peuple à la peau et aux origines obscures a le crime dans le sang: maudits de toujours, poètes errants habitants des chemins du monde, violeurs de demoiselles et de serrures, aux mains de sorcier pour jouer aux cartes et du couteau.
En une seule nuit d’août 1944, deux mille huit cent quatre-vingt-dix-sept gitans, femmes, enfants et hommes, sont morts dans les chambres à gaz d’Auschwitz.
Un quart des gitans d’Europe ont été annihilés en quelques années.
Qui a demandé où ils étaient passés?
le diable est un indien
Les conquistadors confirmèrent qu’après avoir été expulsé d’Europe, Satan avait trouvé refuge dans les îles et sur les rives de la mer des Caraïbes qu’il baisait de sa bouche de feu.
Là-bas habitaient des êtres bestiaux qui appelaient jeu le péché de chair qu’ils commettaient sans horaire ni contrat, qui ignoraient les dix commandements et les sept sacrements et les sept péchés capitaux, qui se promenaient nus, et qui avaient l’habitude de s’entredévorer.
La conquête de l’Amérique fut un exorcisme long et ardu. Le Malin était si profondément enraciné dans ces terres que lorsque les Indiens s’agenouillaient pieusement devant la Vierge, en réalité ils adoraient le serpent qu’elle écrasait sous son pied. Et lorsqu’ils baisaient la Croix, ils célébraient en vérité la rencontre de la pluie et de la terre.
Les conquistadors accomplirent la mission de rendre à Dieu l’or, l’argent et les nombreuses autres richesses que le diable avait usurpées. Il ne fut pas facile de récupérer le butin. Heureusement, ils recevaient de temps en temps un coup de pouce de là-haut. Lorsque le maître des enfers tendit une embuscade dans une gorge pour empêcher les Espagnols d’atteindre le Cerro Rico de Potosí, un archange est descendu du ciel pour lui donner une bonne raclée.
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