A un moment où les questions relatives à la lutte antifasciste reprennent un peu de vigueur, à la (dé)faveur d’un moment historique qui voit surgir des fleurs étranges et venimeuses sur fond d’effondrement idéologique généralisé, ce livre déjà ancien (1975) nous parle d’un aspect finalement peu connu de la guerre de 39-45, la Résistance, sous le regard d’un de ses acteurs, mais qui comporte au final nombre de parallèles avec notre propre expérience.
Ainsi, lors de la récente effervescence des Gilets Jaunes, il a été beaucoup remarqué le fait que se sont retrouvés des femmes et des hommes de tous horizons politiques, mais généralement en rupture de ban avec leurs expressions instituées : c’est exactement dans un contexte similaire que s’était développé le processus de la résistance à l’occupation nazie et à Vichy. Ce livre décrit également et peut-être surtout la contradiction originelle entre une résistance qui aura cherché un développement horizontal, et le mouvement gaulliste tout imbu, jusqu’à la fin, d’une logique autoritariste verticale et de raideur toute militaire - qui aura fini par la cannibaliser. Il avance également une piste explicative concernant l’implantation politique ultérieure du gaullisme : la majorité écrasante des Français n’ayant pas participé à la Résistance, l’adhésion au mythe ‘de Gaulle’ aura permis de cacher leur passivité concrète passée derrière la reconnaissance symbolique et dé-responsabilisante du ‘grand homme’. A un moment politique où De Gaulle semble devenu (presque) intouchable et incritiquable, ce moment originel de conflictualité est bon à rappeler.
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Chapitre 9 - Les conflits entre la Résistance et la France Libre (p181-187)
Un jour, vers la fin de l'hiver 1942-1943, je me trouvais sur les quais du Rhône, déambulant avec un interlocuteur que je voyais pour la première fois. C'était un officier de la marine française libre, ancien commandant du sous-marin Amphitrite, le capitaine de frégate Pierre Sonneville. Inutile de dire que je ne connus son nom que bien plus tard. Sonneville avait été parachuté pour s'occuper d'un des réseaux de la France combattante, le réseau « Marco Polo ». Je ne sais plus quel problème de coordination avait suscité ce rendez-vous, et je ne sais pas non plus par quel intermédiaire j'avais rencontré l'officier de marine : il me semble que ce n'était pas par la voie normale, celle de la Délégation, c'est-à-dire Moulin et ses adjoints.
En tout cas, quand les problèmes techniques eurent été réglés, nous nous mîmes à parler de choses plus générales. J'étais très curieux d'en tendre cet officier me parler des Français de Londres, et je lui demandai aussi pourquoi il avait quitté le commandement d'une de nos meilleures unités navales. Je me souviendrai toujours de la conversation qui suivit. Ce que j'entendis là pour la première fois était de nature à ébranler la confiance la mieux assurée, et je crois que, si Sonneville me parla ainsi, c'est à la fois parce que je m'étais montré très ouvert sur nos difficultés, et peut-être parce qu'il avait besoin de se confier à quelqu'un. Quand j'essaie de me remémorer le détail de cette conversation, je constate qu'il n'y avait là rien de si effarant, rien en tout cas que nous ne connaissions aujourd'hui. Mais, à l'époque, les choses étaient bien différentes !
Frenay et d'Astier, à leur retour de Londres en novembre 1942, avaient minimisé les difficultés, craignant de nous démoraliser. De plus, Frenay particulièrement, dont c'était le premier voyage, n'avait pas eu le temps de tout voir et de tout savoir en deux mois. Sonneville, au contraire, avait vécu la vie des Français de Londres. C'est par lui que je connus toute l'étendue des différends entre la France Libre et les Britanniques, la dictature des bureaux, l'autoritarisme maladif du Général. De loin, nous avions | le désir absolu de nous fabriquer un de Gaulle conforme à nos besoins. Mais Sonneville m'expliqua l'arrière-plan du conflit entre l'amiral Muselier et de Gaulle, entre de Gaulle et l'équipe Raymond Aron-André Labarthe, de la revue La France libre. Il me raconta que, quand Aron et Labarthe avaient voulu créer cette revue, et avaient proposé de mettre en exergue « Liberté, Égalité, Fraternité », le Général avait ou bien haussé les épaules, ou fait quelque remarque ironique. Ces mots l'agaçaient... Les difficultés entre le Général et l'équipe de la B.B.C., Bourdan, Oberlé, Saint-Denis, étaient, de l'avis de Sonneville, bien autre chose qu'un simple conflit hiérarchique : il y avait là aussi des problèmes politiques graves. L'image de la France Libre et de son chef qui émergea pour moi de cet entretien était bien différente de celle à laquelle je me cramponnais comme mes camarades, image qui avait résisté aux doutes que les confidences mesurées de Frenay et de d'Astier avaient pu jeter dans mon esprit.
C'était pour cela, disait Sonneville, qu'il était parti, et avait demandé à être parachuté en France, pour ne plus respirer l'atmosphère suffocante de ce milieu. Il restait fidèle à la France combattante, il n'avait pas cherché à passer au service des Britanniques; tout simplement, il n'en pouvait plus, physiquement. Je crois qu'un chrétien à qui on expliquerait que Jésus-Christ n'est pas vraiment ressuscité ne serait pas plus ébranlé que je le fus. Et puis, comme il arrive, j'oubliai peu à peu, parce qu'il fallait que j'oublie. Tout ce qui ne correspondait pas à l'image désirée, je le refoulai. Malgré tout, je crois que, dans l'arrière-plan de ma conscience, quelque chose de cette histoire resta présent, et m'aida quand il fallut nous défendre contre les aberrations des hommes de Londres. Plus tard, après la Libération, quand de Gaulle apparut tel qu'il était vraiment, la conversation du capitaine de frégate Pierre Sonneville, un jour glacial de l'hiver 1942-1943, sur les quais brumeux du Rhône, s'imposa de nouveau à mon esprit.
Ce qui est difficile dans ce genre de récit, c'est de faire apprécier par le lecteur la différence entre ce que nous savons aujourd'hui et ce que nous ressentions à l'époque. Un lecteur averti pourrait à bon droit, aujourd'hui, s'étonner de notre naïveté. Entre le de Gaulle que nous connaissons, fondateur de la Ve République, restaurateur de l'ordre bourgeois, et ces résistants sourcilleux, plus ou moins anarchiques dans leur comportement, plus ou moins révolutionnaires dans leur idéologie, il semble que l'accord était impossible, que le conflit devait éclater sur tous les plans. Mais ce n'est pas | ainsi que les choses nous apparaissaient; je ne crois même pas que ce soit ainsi que les choses étaient. Le républicanisme du général de Gaulle n'était mis en doute par personne; plus encore que ses discours, de la meilleure veine jacobine [*1], le milieu politique qui l'entourait, la haine de tous les fascistes et de la grande majorité des réactionnaires nous garantissaient que nous ne faisions pas erreur. Les difficultés, les conflits ne pouvaient donc provenir que de malentendus, de communications trop rares et difficiles, ou des erreurs des agents d'exécution.
Or, à partir de la fin de 1942, ces conflits se multiplièrent et s'amplifièrent. Le premier en date, et le plus grave de tous, car il posait dans toute son ampleur le problème des relations de la Résistance avec Londres, c'était le conflit au sujet de l'Armée secrète. J'en ai déjà signalé les prodromes, à l'automne 1942. Je crois qu'une bonne partie du conflit est défini par la phrase du colonel Passy, citée plus haut, selon laquelle le travail de Moulin consistait à donner un « contenu guerrier » aux préoccupations « révolutionnaires » des mouvements. Pour les bureaux de Londres, et certainement pour de Gaulle, il y avait dans cette Résistance (dont ils n'avaient pas eu l'idée eux-mêmes) deux choses différentes. D'une part, une lutte contre l'armée allemande qu'il fallait canaliser, émonder de tous les éléments irrationnels et désordonnés et finalement arracher à l'autorité des chefs de la Résistance auxquels on reconnaissait toutes sortes de qualités d'imagination et de courage, mais qui n'étaient manifestement pas des « gens sérieux » auxquels on puisse confier le commandement d'opérations militaires.
Tout le reste, c'étaient les activités « politiques », ou bien « révolutionnaires », la propagande imprimée, etc., toutes choses qui apparaissaient à Londres comme secondaires, voire oiseuses, qui avaient un fort relent de gauche, ce qui, chose que nous ignorions, n'était pas tellement apprécié dans ces bureaux dominés par une petite équipe de droite. De toute façon, même si ces activités pouvaient avoir quelque place dans l'effort de guerre général, elles étaient trop visibles, entraînaient de trop grands risques : faire arrêter des gens pour distribution de journaux, quelle absurdité ! En tout cas, il fallait séparer strictement ces activités brouillonnes de la seule | chose sérieuse : la préparation de la lutte militaire. Je ne crois pas être injuste en décrivant ainsi le point de vue du général de Gaulle et des bureaux. C'est ainsi, en tout cas, que les choses nous apparurent quand nos yeux commencèrent à s'ouvrir; c'est ainsi qu'elles apparaissent à la lecture des documents de l'époque.
À cet arrière-plan londonien s'ajoutaient des aspects particuliers, inhérents aux hommes et aux situations de l'époque. Moulin, haut fonctionnaire, homme de cabinet ministériel sous la IIIe République, qui avait vécu les débuts de la Résistance avant d'aller à Londres, et la connaissait encore mieux depuis son retour, n'avait sans doute pas une vision aussi simpliste de la séparation du politique et du militaire. Mais, en raison des réticences d'Emmanuel d'Astier, l'Armée secrète était apparue au cours de l'été et de l'automne 1942 comme le seul secteur qu'il serait relativement facile d'unifier. Moulin était profondément autoritaire, même si son autoritarisme semblait plus souple, plus nuancé que celui de Frenay. J'irai même jusqu'à dire, à la réflexion, que sous des apparences contraires, Moulin était plus inflexible, plus difficile à influencer que Frenay. Je pense que le conflit entre les deux hommes aurait été inévitable, quel que soit le domaine où ils auraient eu à partager des pouvoirs. Cette rivalité était une raison de plus pour que Moulin essaie d'appliquer le plus littéralement possible les consignes de Londres concernant la séparation de l'Armée secrète et des mouvements.
Or, il s'agissait là d'une décision tellement aberrante du point de vue de la base qu'elle se trouva peu à peu en opposition, non seulement avec Frenay, mais avec Emmanuel d'Astier et Jean-Pierre Lévy, non seulement avec eux, mais avec nous tous, dirigeants du deuxième échelon, non seulement avec nous, mais avec l'ensemble des cadres. Seulement, ce n'est que très progressivement que l'envergure réelle du conflit apparut. Au début, quand les mouvements étaient encore distincts, la mise en commun des effectifs destinés à la future action militaire allait dans le sens de la technique imaginée par Frenay, celle des « services nationaux ». Mais comme il devint de plus en plus clair que l'objectif n'était pas seulement une mise en ordre plus rationnelle, mais une véritable cassure, les protestations commencèrent à s'élever de toutes parts.
Partout, j'entendais le même son de cloche, que ce soit quand je rencontrais Marcel Peck à Lyon, quand je rendais visite à Henri Ingrand à Clermont-Ferrand ou quand je retournais dans les Alpes-Maritimes et rendais visite à mon ami Comboul. À tous, l'idée d'une séparation | complète entre l'A.S. et les mouvements paraissait délirante, une invention abstraite des bureaux londoniens n'ayant aucun contact avec la réalité. D'abord, l'opération était techniquement irréalisable dans les petites localités. Les villages fourmillaient déjà d'« hommes-orchestres », jouant le rôle de « chefs » pour plusieurs mouvements, quand ce n'est pas, par-dessus le marché, pour quelque réseau français ou allié. Penser que, à côté d'eux, on allait créer une A.S. distincte, enlevée à leur contrôle, tenait du conte de fées ou du mauvais rêve.
Et surtout, nous avions bien du mal à conserver nos militants dans un climat d'action; il n'y avait pas d'armes et, de toute façon, le jour où il y en aurait pour l'Armée secrète, elles seraient mises de côté pour servir seulement un jour lointain et hypothétique. Le problème s'était déjà posé quand nous avions créé l'A.S. de « Combat » et nous l'avions, je l'ai indiqué, résolu avec souplesse La seule activité sérieuse que nous pouvions donner à nos militants, c'était la propagande, et la récolte de renseignements, suivant leurs possibilités. Le jour où on voudrait mobiliser pour un véritable combat une Armée secrète mise dans la naphtaline, on ne trouverait personne, en tout cas personne de valable et de valide - alors qu'au contraire les camarades qui se seraient consacrés aux tâches « politiques » si méprisées par Londres pourraient être, eux, de véritables combattants. Il était attristant d'avoir à ressasser de telles évidences. Elles étaient d'ailleurs des évidences pour chacun de nous; elles ne l'étaient pas malheureusement pour Londres, ni même pour Moulin.
D'ailleurs, une fois la fusion totale des mouvements amorcée, il aurait semblé naturel que l'accent soit mis beaucoup moins nettement sur la séparation de l'Armée secrète, une des raisons techniques valables disparaissant avec l'unification de tous les services Ce fut le contraire qui se produisit, et Moulin accentua sa pression, jouant de l'autorité considérable qu'il avait acquise et des méfiances existant encore entre les mouvements. C'est ainsi que le général Delestraint fut recherché, découvert et accepté.
En vérité, nous n'aurions pas pu tomber sur un officier supérieur plus dévoué, plus intelligent et modeste, plus ouvert aux problèmes de la Résistance, plus prêt à acquérir l'expérience qu'il ne possédait pas : ce militaire avait les meilleures qualités d'un civil. Mais Delestraint fut placé, dès le premier jour, dans une situation qui faisait de lui l'homme de Londres et le second de Moulin. Quelles que fussent ses facultés d'adaptation, il avait, et c'était normal, ce sens caractéristique des militaires | : le respect absolu de la hiérarchie. Il était déjà remarquable qu'il ait accepté, avant même l'occupation de la zone Sud, de rompre avec Vichy et d'ignorer Pétain. Le ralliement à de Gaulle, pour un officier général, était un acte proprement révolutionnaire. Il n'est pas étonnant que, transférant sur de Gaulle sa fidélité hiérarchique, l'autorité du chef de la France combattante soit devenue pour lui la seule, et ait éliminé toute autre contingence. Ce fut vrai dès le premier jour, et encore plus quand il se fut rendu à Londres, au printemps 1943.
Par ailleurs, il ne connaissait rien de la Résistance : le lent développement des organisations, les relations personnelles complexes qui existaient entre militants et responsables, tout ce corps vivant qui avait grandi comme une plante, comme un arbre, selon ses propres lois, imprévisibles, mais inéluctables, tout cela représentait pour lui un domaine étranger, inconnu. On lui avait demandé de prendre le commandement d'une « armée », il comprenait bien que ce n'était pas une armée comme les autres, mais il s'agissait simplement, croyait-il, d'adapter aux conditions particulières de la clandestinité des règles valables en tout lieu et en toute époque. En outre, Delestraint ne faisait pas son expérience tout seul. Si certains de ses adjoints, comme son ami le capitaine Gastaldo, lié avec Peck, étaient mieux instruits de nos problèmes véritables, si les adjoints que nous déléguâmes à son état-major firent tout ce qu'ils purent pour le familiariser avec nos problèmes, il se trouva, avec Moulin, en face d'un homme qui, avec toute l'autorité que lui conférait sa position de délégué du général de Gaulle, entendait faire de lui, Delestraint, le chef véritable d'un nouveau mouvement, entièrement distinct des Mouvements unis.
Il faut remarquer en passant que tout cela était à peu près inévitable: Frenay, Marcel Peck et moi-même, qui avons été particulièrement responsables du choix de Delestraint, n'avions qu'à nous en prendre à nous-mêmes, en ce printemps 1943, si nous nous trouvions opposés à lui. Mais c'est qu'il s'agissait de faire vite, et que le nombre des choix possibles était limité. Par égard pour la volonté de Londres, et à cause des difficultés de la fusion, nous avions accepté une « certaine » séparation de l'A.S. Il était donc urgent de lui trouver un chef, et le choix de Delestraint nous parut sur le moment le meilleur possible; de plus, nous n'avions aucune idée à ce moment-là de l'acuité que prendrait notre différend avec Londres. Il nous semblait évident que les chefs de région et de départe ment continueraient à conserver l'autorité réelle sur l'A.S. comme sur les autres branches. Rien en somme ne serait changé, si ce n'est que les | mêmes méthodes seraient appliquées dans le cadre de l'unification, au lieu de l'être seulement dans le cadre du mouvement « Combat ». Delestraint nous paraissait la garantie morale de cette fusion, un arbitre éventuel en cas de difficulté : nous ne l'imaginions pas comme un rival.
Or, ce qui se produisit, ce fut un véritable conflit d'autorité. Delestraint, poussé par Moulin, confirmé par Londres dans un commandement qui lui paraissait, comme tous les commandements classiques, devoir être absolu dans les limites fixées par le pouvoir politique (et le pouvoir politique, c'était pour lui de Gaulle et son délégué Moulin), chercha à s'imposer comme un chef véritable, à donner les consignes qu'il estimait justes, à désigner les responsables qu'il estimait les meilleurs. […].
Note
[*1]. Adrien Tixier, commissaire au Travail du C.F.L.N. et premier ministre de l'Intérieur du Gouvernement provisoire, raconta à un de mes amis, officier de la France Libre, que ce ton républicain datait surtout des remontrances que fit Moulin à de Gaulle en arrivant à Londres en été 1941, à propos du ton trop exclusivement patriotique de ses premiers discours.
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