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La constitution technique de la société (Extrait du chapitre 3 : Technê et Politeia (p85-95 de l'édition Descartes en 2002)

 

Avec le temps, la corne d'abondance de la production industrielle moderne a engendré certains schémas institutionnels bien reconnaissables. Nous pouvons aujourd'hui examiner les systèmes interconnectés de fabrication, de communication, de transport, etc. qui sont apparus pendant les deux derniers siècles pour constater qu'ils forment de facto une constitution au rabais, la constitution d'un ordre socio-technique. Cette façon de disposer choses et gens n'est pas, bien entendu, le résultat de l'application d'un plan ou d'une théorie politique. Elle est apparue progressivement et par étapes, invention après invention, industrie par industrie, projet d'ingénieur par projet d'ingénieur, système par système. Avec le recul, pourtant, on peut observer certaines caractéristiques qui permettent de voir comment tout cela correspond à des réponses aux bonnes vieilles questions politiques - questions de la citoyenneté, du pouvoir, de l'autorité, de l'ordre, de la liberté et de la justice. Plusieurs de ces caractéristiques (qui auraient certainement intéressé Platon, Rousseau, Madison, Hamilton et Jefferson) peuvent se résumer de la manière suivante.

En premier lieu vient la capacité qu'ont les technologies de transport et de communication à faciliter le contrôle des événements à partir d'un centre, ou de quelques centres. On a assisté à une extraordinaire centralisation du contrôle social, presque dépourvu de contrepouvoirs, dans les grandes entreprises, les bureaucraties et dans l'armée. Telle était, semblait-il, la solution la plus pratique et la plus rationnelle. Sans que personne ne l'ait jamais explicitement choisi, la soumission à des organisations extrêmement centralisées e~t progressivement devenue la forme sociale dominante.

En second lieu vient la tendance qu'ont les nouveaux moyens et l.es nouvelles techniques à favoriser la croissance des sous-ensembles les plus efficaces des associations humaines organisées. Depuis un siècle, de plus en plus de gens se sont retrouvés en train de vivre et de travailler |85 dans des institutions d'origine technologique que les générations précédentes auraient trouvées gigantesques. Justifié par d'importantes économies d'échelle, et se justifiant toujours, économies ou pas, par le pouvoir qui échoit aux grandes organisations, ce gigantisme est devenu la norme dans l'environnement quotidien, matériel et social.

En troisième lieu vient la tendance qu'ont eue les dispositifs rationnels des systèmes socio-techniques à produire leurs propres formes d'autorité hiérarchique. Légitimés par le besoin ressenti par tous d'agir de la manière qui semble être la plus efficace et la plus productive, les fonctions et les relations entre les hommes sont structurées en procédures réglées qui disposent ordre et obéissance tout au long d'une chaîne de commandement élaborée. Ainsi, loin d'être un lieu de liberté démocratique, le lieu de travail tend en réalité ouvertement à l'autoritarisme. A plus haut niveau dans la hiérarchie, bien entendu, les responsables justifient leur autorité et leur relative liberté en vertu de leur expertise scientifique et technique. Au moment où, dans l'histoire, les formes d'autorité reposant sur la religion et la tradition ont commencé à s'effondrer, le besoin de construire et d'entretenir des systèmes techniques a fourni le moyen de restaurer une pyramide sociale. Ce fut une aubaine pour l'inégalité.

En quatrième lieu vient la tendance des grandes entités sociotechniques centralisées et hiérarchisées à prendre toute la place pour elles et à éliminer les autres formes d'activité humaine. Ainsi, les techniques industrielles supplantèrent l'artisanat, les technologies de l' agribusiness moderne rendirent purement et simplement impossible l'agriculture à taille humaine, les transports à grande vitesse éliminèrent les moyens de transport plus lents. Il ne s'agit pas seulement de l'extinction de techniques et outils autrefois utiles, il s'agit de la disparition des formes d'existence sociale et d'expérience individuelle autrefois vivantes et qui utilisaient ces outils.

En cinquième lieu viennent les mille et une méthodes qu'utilisent les grandes organisations socio-techniques pour contrôler les |86 mécanismes sociaux et politiques qui sont supposés les contrôler. 1,es besoins individuels, les marchés et les institutions politiques qui devraient réguler les systèmes technologiques sont souvent manipulés par ces systèmes eux-mêmes. C'est ainsi, par exemple, que certaines techniques psychologiques sophistiquées de la publicité sont devenues un moyen courant de modifier ce que les gens veulent pour l'adapter li la structure de l'offre existante, pratique qui d'ailleurs se retrouve maintenant dans les campagnes politiques tout autant que dans les publicités de déodorants ou de Coca-Cola (avec la même réussite).

On peut interpréter avec précision de nombreuses autres caractéristiques des systèmes technologiques contemporains comme des phénomènes politiques. Et il est certainement vrai que les développements dont j'ai parlé sont influencés par d'autres facteurs que la technologie. Mais il est important de remarquer qu'au fur et à mesure que notre société adopte des systèmes socio-techniques, elle résout certaines des plus importantes questions jamais posées par les philosophes sur les affaires humaines. Le pouvoir doit-il être centralisé ou dispersé ? Quelle est la bonne taille pour les unités d'organisation sociale ? Qu'est-ce qui constitue une source acceptable d'autorité dans les associations humaines ? La liberté d'une société est-elle liée à l'uniformité ou à la diversité sociale ? Quelles sont les structures et les procédures appropriées à la délibération et à la décision publique ? Pendant le dernier siècle et même plus, nos réponses à ces questions ont souvent été des réponses instrumentales, exprimées dans le langage instrumental de l'efficacité et de la productivité, incarnées physiquement dans des systèmes homme/machine qui semblent n'être rien de plus que des moyens de fournir biens et services.

Si nous comparons la procédure d'évolution de la constitution socio-technique contemporaine avec celle qu'utilisèrent les fondateurs de la constitution américaine, le contraste est frappant. Les pères fondateurs avaient clairement conscience de toutes les questions cruciales dans la pensée politique classique. Lorsqu'ils introduisaient quelque |87 chose dans la structure du gouvernement, c'était parce qu'ils avaient étudié la question, en avaient débattu et l'avaient délibérément choisie. Ils savaient que si tout se passait bien, les structures qu'ils bâtissaient étaient destinées à durer longtemps. Parce que les règles, fonctions et relations qu'ils décidaient en commun allaient façonner la vie future de la nation tout entière, les créateurs assumaient une responsabilité particulière, celle de sages artisans politiques. Pour prendre conscience de cette responsabilité, il fallait une connaissance approfondie des institutions politiques, couplée avec une sensibilité aux motivations humaines et ce sont toutes deux choses rares dans l'histoire. Parmi les résultats de leur travail figurent deux siècles de gouvernement à peu près stable aux États-Unis, signe qu'ils ont bien pratiqué leur art.

Notre constitution socio-technique a elle aussi, bien sûr, ses pères fondateurs: les inventeurs, entrepreneurs, financiers, ingénieurs et gestionnaires qui ont façonné les dimensions matérielles et sociales des nouvelles technologies. Le public connaît le nom de certains d'entre eux - Thomas Edison, Henry Ford, J.P. Morgan, John D . Rockefeller, Alfred P. Sloan, Thomas Watson, etc. On connaît beaucoup moins les noms de Theodore Vail, Samuel lnsull ou William Mullholland qui furent pourtant des bâtisseurs tout aussi importants de nos structures technologiques. En un sens, les fondateurs des systèmes technologiques ne sont pas étrangers à la politique; plusieurs d'entre eux ont mené de féroces combats politiques pour parvenir à leur but. Les impitoyables machinations de William Mullholland pour transporter l'eau d'Owens Valley sous le climat désertique de Los Angeles sont un classique du genre [*1]8. Mais les qualités de sagesse politique qui se trouvaient chez les fondateurs de la constitution américaine font cruellement défaut chez ceux qui ont conçu, réalisé et |88 promu ces grands systèmes techniques. Ces pères fondateurs-là N'occupaient surtout de sujets comme la recherche du profit, le contrôle des organisations et les joies de l'innovation. Ils se sont rarement intéressés à la signification de leur œuvre pour la structure de la société ou la justice.

Pour ceux qui ont embrassé l'idée de la liberté par l'abondance, de toute façon, les questions sur l'ordre social le meilleur importent peu. Pendant des dizaines et des dizaines d'années l'optimisme technologique a vécu sur la croyance que toute création susceptible d' apparaître dans la sphère de la culture matérielle instrumentale serait à coup sûr compatible avec la liberté, la démocratie et la justice sociale. Ce qui revient à croire que toute technologie, quelle que soit sa taille, sa forme ou sa nature, est intrinsèquement libératrice. Pour les raisons que nous venons de voir, il s'agit d'une bien étrange croyance.

Il est vrai qu'à l'occasion certaines administrations de l'État moderne ont tenté de« réguler» le monde des affaires et les diverses formes d'applications de la technologie. Pourtant, au total, cette régulation a été bien modeste. Aux États-Unis on démantèle parfois judiciairement des monopoles absolus, pour les remplacer par d'énormes semi-monopoles qui sont tout autant capables d'influencer leur contexte social. L’histoire de la régulation contient de nombreux exemples où les règles et procédures qui régissent la production et la commercialisation ont été en réalité imposées, ou reprises en main après coup, par les industries qu'elles sont supposées réguler. La règle empirique qui s'applique en général stipule que si le business produit des biens et des services largement diffusés, à bas prix, sans danger pour la santé ou la sécurité publique et avec un retour sur investissement raisonnable, alors la république est bien servie.

L idée de fixer des limites à la croissance de certaines technologies vient de vivre une sorte de renaissance. Beaucoup de gens sont prêts à envisager l'idée de limiter une technologie donnée si :

1. Son application menace la santé ou la sécurité publique.|89

2. Son utilisation menace d'épuiser une ressource vitale.

3. Elle dégrade la qualité de l'environnement (air, terre, eau).

4. Elle menace des espèces naturelles et des espaces sauvages qui doivent être préservés.

5. Son application produit des inquiétudes ou des tensions sociales disproportionnées.

Si l'on y ajoute les discussions courantes sur la manière de soutenir la croissance économique, la compétitivité nationale et la prospérité, ce sont là toutes les données, en matière d'évaluation des technologies, que le grand public, les décideurs et les universitaires sont prêts à prendre en compte.

Bien que ce soient de bonnes questions, elles limitent considérablement l'étendue des critères moraux et politiques envisageables dans la délibération publique sur le changement technologique. Voici quelques années, j'ai essayé de faire entendre mon désaccord sur ce point auprès de quelques collègues, informaticiens et sociologues, qui étudiaient un système de transfert de fonds électroniques (EFT), nouveauté à cette époque. Ils étaient parvenus à la conclusion que de tels systèmes étaient potentiellement capables de redistribuer le pouvoir financier dans le monde bancaire. ~argent électronique rendrait possible un transfert de pouvoir des petites banques vers les grandes institutions financières nationales et internationales. Il apparut aussi que ces systèmes posaient de sérieux problèmes de protection des données et de la vie privée. Ils me demandaient de trouver la manière optimale de présenter ces dangers possibles à leur auditoire de savants universitaires et de décideurs. Je leur ai recommandé d'essayer de démontrer expérimentalement que, dans des conditions d'exposition intense et continue, l'EFT provoque des cancers sur des animaux de laboratoire. Cette découverte amènerait à coup sûr à se poser des questions. Ma suggestion était ironique, mais elle reposait sur ce qui est pour moi la caractéristique centrale d'une critique socialement recevable de la technologie, de nos jours. A moins qu'on puisse |90 démontrer que telle ou telle technologie va produire une catastrophe physique évidente (cancer, malformations à la naissance, destruction de la couche d'ozone ou autre), mieux vaut se taire.

Le débat sur la relation entre la technologie et la société en est venu à un point où il est nécessaire de se poser la question suivante: la seule chose qui nous intéresse désormais se limite-t-elle au désir <l'abondance matérielle sans risque de cancer? La réponse est peut- tre non. Le consensus qui prévaut semble être que les gens adorent la vie dans une société de consommation intensive, tremblent à l'idée qu'elle pourrait prendre fin, et trouvent désagréable d'avoir à nettoyer les saletés que la technologie moderne répand parfois autour d'elle. Pour défendre une position morale, il faut de nos jours partir de (et ne pas se départir de) cet amour qu'ont les gens pour le bien-être matériel, leur admiration de l'efficacité ou leur peur de la mort. Les sentiments moraux qui comptent pour quelque chose se situent sur un éventail qui irait d'Adam Smith à F.W Taylor et Thomas Hobbes. Je ne veux pas nier toute validité à ces sentiments-là, je veux simplement souligner leur extrême étroitesse intellectuelle. Se soucier de tel ou tel risque technologique est souvent l'occasion d'éveiller une conscience politique beaucoup plus large. Mais la plupart du temps nous continuons à négliger ce problème, latent depuis l'origine de la révolution industrielle : notre société est-elle ou non capable de fixer les formes et les limites de l'évolution technologique, formes et limites qui seraient déduites d'une idée claire et distincte de ce que doit être cette société ?

Pour commencer à y travailler, je propose un petit exercice exploratoire. Supposons que chaque philosophie politique exige, pour se réaliser à un moment donné, une technologie ou un ensemble de technologies sous une configuration particulière. Et acceptons l'idée que toute technologie importante pour nous exige un ensemble d'engagements politiques qui sont identifiables par un regard suffisamment attentif. Les choix qui semblent être purement instrumentaux |91 sont en réalité les choix des formes de vie sociale et politique de cette société, le choix de ce que nous voulons devenir. Notre âge de haute technologie devrait examiner avec grand soin la métaphore de Platon, particulièrement celle de la construction navale : nous ferions mieux de mettre en place les carènes de nos navires en songeant sérieusement aux moyens et aux comportements de nos âmes grâce auxquels nous ferons au mieux, pendant notre existence, la traversée de la vie. Les navires dont ils' agit ici, ce sont les systèmes de communication, de transport, d'alimentation et de distribution énergétique, les réseaux d'information, les appareils ménagers, technologies biomédicales et bien sûr les systèmes de production industrielle et agricole. Exactement comme Platon et Aristote se posaient la question : « quelle est la meilleure forme de société politique?», un âge de haute technologie doit se poser la question : « quelles sont les formes de technologie qui sont compatibles avec le genre de société que nous voulons bâtir ? ».

Des réponses à cette question figurent souvent, sous forme de thèmes subliminaux ou de programmes secrets, dans les discussions qui semblent porter sur les politiques de productivité, d'efficacité et de croissance économique. D'excellents exemples se trouvent dans les savantes études sur l'énergie qui furent produites à la douzaine dans les années soixante-dix pour faire face à ce qu'on appelait alors la« crise de l'énergie». Un lecteur attentif devrait pouvoir parcourir tous ces rapports et identifier quelles sont les structures politiques et sociales qu'impliquent leurs analyses et leurs recommandations. Énergie nucléaire administrée par un bienveillant clergé scientifique ? Charbon et pétrole livrés à domicile par de grandes multinationales ? Combustibles synthétiques fournis et administrés par l'État ? Ou alors, énergies renouvelables livrées à domicile par soi-même ou par les voisins ?

Quelle que soit la position choisie, le consensus ambiant impose à toutes les parties de fonder leurs arguments sur la même prémisse : |92 l'efficacité. Indépendamment des conséquences qu'une solution énergétique donnée pourrait avoir sur la distribution de la richesse et du pouvoir, plaider pour ou contre cette solution ne peut se faire qu'en termes de nécessités pratiques issues des conditions démontrables de l' efficacité technique et économique. Comme l'expliquait le groupe d'études sur l'énergie nucléaire de la Fondation Ford : « Pour étudier les problèmes énergétiques, on doit d'abord décider si les règles normales de l'économie sont applicables ou non. » Ce groupe avait décidé que oui, l'énergie devait être considérée« comme une variable économique et non pas comme quelque chose qui exige une analyse spécifique» [*2]9. Une fois cette décision prise, bien sûr, il suffit de mettre kilojoules et kilowatts/heure au numérateur, puis les dollars au dénominateur et de vénérer le résultat de ce calcul comme parole d'évangile.

Même ceux qui soutiennent des points de vue non orthodoxes dans ce débat se sentent obligés de respecter l'importance suprême de ce critère. Arnory B. Lovins, l'un des principaux défenseurs des énergies nouvelles, décrit ainsi sa méthode : « Bien que je ne partage pas l'illusion que les faits seraient séparables des valeurs, j'ai essayé ( ... ) de bien distinguer mes préférences personnelles et mes analyses démonstratives et de ne pas utiliser un mode d'expression qui pourrait apparaître comme clairement idéologique, mais seulement les arguments classiques de l'économie et des études techniques d'efficacité (qui eux ne sont que tacitement idéologiques). » [*3]10. Il faut verser au crédit de Lovins sa démonstration cohérente que les conséquences sociales des choix énergétiques constituent, en dernière analyse, l'aspect le plus important des politiques énergétiques. Dans |93 son livre Sofa Energy Paths, Lovins dénonce « le centralisme, la vulnérabilité, la technocratie, la répression, l'aliénation » et autres problèmes gravissimes qui affectent les solutions énergétiques traditionnelles. Il met en parallèle « deux voies énergétiques qui se distinguent par leurs implications sociales antinomiques». Il note bien que faire dépendre de critères sociaux les décisions énergétiques semble impliquer une « décision héroïque », celle de « faire quelque chose qui va coûter plus cher, juste parce que c'est une meilleure solution pour des raisons autres que le simple coût ».

Mais Lovins prend bien soin de ne pas en appeler au courage ni à l'altruisme de ses lecteurs.« C'est surprenant, écrit-il, mais il ne semble pas qu'une décision héroïque soit nécessaire dans le cas qui nous occupe, puisque le système énergétique qui semble le plus souhaitable socialement est aussi le moins cher et le plus accessible. » [*4]11 Mais si c'était le contraire? Lovins était-il prêt à laisser tomber les avantages sociaux qui sont supposés border la voie des énergies renouvelables? Aurait-il accepté « le centralisme, la vulnérabilité, la technocratie, la répression, l'aliénation » et tout le reste ? Lovins cède ici du terrain à l'endroit même où l'histoire récente nous montre d'incessantes retraites et reculades. Ce qui amène à se demander si même les mieux intentionnés et les plus qualifiés parmi les analystes de la décision technologique sont capables d'autre chose que de simplement vénérer l'efficacité.

On retrouve souvent quasiment la même stratégie dans les arguments des défenseurs de l'autonomie de gestion démocratique, de la décentralisation, et des technologies à échelle humaine. Comme l'a dit Paul Goodman, « aujourd'hui, s'il m'arrive d'évoquer, pendant un cours, une structure très centralisée de la société qui pourrait être |94 largement décentralisée sans perte d'efficacité, ou même avec un gain d'efficacité, les étudiants ne me lâchent plus!» [*4]12. Cette approche est assurément habile; si on s'en sort, elle constitue un argument particulièrement puissant. C'est parce que l'idée d'efficacité est si consensuelle qu'elle sert parfois de cheval de Troie conceptuel pour essayer de faire passer en contrebande d'autres projets plus audacieux. Mais ce sont des victoires à la Pyrrhus. Car c'est reconnaître de notre propre bouche que certaines fins de l'humanité ne peuvent plus désormais être évoquées en public. A force de traîner dans ce cheval de Troie qui pue le renfermé, même les soldats de la vertu finissent par étouffer.

 

 

 

 

Notes

[*1] Voir William L. Kahrl, Water and Power: The Conflict Over Los Angeles' Water Supply in the Owem Valley, Berkeley, 1982.

[*2] Nuclear Power : Issues and Choices, p. 41, 44.

[*3] Amory B. Lovins, Symposium on Social Values and Technological Change in an International context, Racine, Wis, juin 1978.

[*4] Paul Goodman, People or Personnel and Like a Conquered, Province, New York, Vintage Press, 1968, p. 4.

 

[Le site Les Amis de Bartleby ont également publié un autre extrait : Les artefacts sont-ils des objets politiques ? (chapitre 2 de La baleine et le réacteur)]

Longdon Winner - La Baleine et le Réacteur : À la recherche de limites au temps de la haute technologie 1986 – Libre 2022
Tag(s) : #livres importants, #capitalisme, #technique, #science
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