Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Approche résolument « matérialiste », dans le bon sens du terme, qui cherche à mettre en évidence les règles fondamentales et les constantes anthropologiques qui pourraient régir les sociétés humaines. La démarche de Lahire suppose, à mon avis avec raison, que malgré leur diversité, toutes les sociétés humaines ont des propriétés générales. Cette démarche s’appuie sur une comparaison entre les sociétés non-humaines et les sociétés humaines, ainsi que sur une comparaison entre les différentes sociétés humaines. Le point essentiel de départ est de considérer que les humains n’ont pas le monopole de la sociabilité, même si ce qui distingue les sociétés humaines des sociétés non-humaines est le poids tout à fait particulier du culturel. Son objet est donc aussi de nous rappeler que les humains sont aussi des animaux comme les autres, même si on peut considérer que tant la socialisation que la culture sont des raccourcis dans la dynamique darwinienne de l’évolution du vivant. Lahire distingue 3 niveaux : le biologique proprement dit, le social et enfin le culturel, niveaux qui doivent être distingués et différenciés.

Comme le dit Lahire : « La variation culturelle est, j’ai plusieurs fois insisté sur ce point crucial, la suite logique de la variation génétique sur la base de laquelle opère classiquement la sélection naturelle. Elle est un moyen plus souple et plus rapide de s’adapter à son environnement et, par conséquent, une solution adaptative encore plus efficace que la variation génétique. Du coup, on peut dire que la culture est une continuation de l’adaptation par d’autres moyens que ceux de la génétique, et que la préférence donnée au proche (appartenance au même groupe), de même que la méfiance à l’égard du lointain (existence hors du groupe) se définissent essentiellement sur des bases culturelles dans les sociétés humaines, même si elles trouvent leur origine dans la matrice des rapports parents (ou allo-parents)-enfants. »

Le livre, extrêmement dense de plus de 900 pages, se divise en trois parties. La première est une critique globale des sciences humaines qui cherche à montrer pourquoi elles ont été incapables de rechercher et de mettre en évidence les grandes constantes du fait sociétal, et s’en prend vivement au relativisme du postmodernisme (on peut regretter que le postmodernisme soit surtout envisagé comme erreur épistémologique, et pas comme expression de la crise historique du rationalisme classique). La partie centrale, (voir ci-dessous les points essentiels), s’attache à pointer ces constantes historiques, lorsque la troisième partie s’attache à en préciser les contours dans une discussion plus générale.

La leçon principale est la mise en évidence du caractère tout à fait central de l’altricialité secondaire, qui désigne le fait que le développement biologique des humains a besoin, pour arriver à maturité, d’une longue période de soins et de socialisation culturelle après la naissance. A partir de ce socle, l’auteur déroule la mise en place du double système de domination originel reposant sur les différentiels d’âge et de sexe, « en ne tombant jamais dans le réductionnisme de l’explication du social par le biologique ».

Il manque cependant, selon moi, un point essentiel à cette intéressante démonstration : la « loi » qui permettrait, sur le plan théorique du moins, le passage d’une société à une autre. Reprenant une image à Françoise Héritier qui illustre les différentes sociétés en tant que différents jets d’un jeu de mikado (avec donc toujours en gros les mêmes éléments disposés différemment – qui me semble une assez bonne comparaison en première approche), on ne comprend cependant pas ce qui motiverait une nouvelle séquence de jeu. C’est malheureusement la limite de l’exercice, et la limite de l’approche « matérialiste » classique mise ici en œuvre (même si c’est avec panache).

Cette loi manquante, je la décrirais provisoirement comme suit : toute société instituée finit par produire une réalité dont le cadre matériel et symbolique d’origine est incapable de rendre compte, contradiction qui ne peut être résolue que par une double redéfinition simultanée : une redéfinition de l’ordre matériel et une redéfinition de l’ordre symbolique, double redéfinition qui ouvre à son tour une nouvelle phase d’institutionnalisation sociétale (qui n’est pas strictement dans la « logique » de la précédente, et dont le contenu ne peut être « rationnellement » anticipé car non prédéterminé.). Je suis cependant d’accord avec Lahire pour considérer que cette nouvelle phase ne saurait pour autant être aléatoire, et que cette liberté qui se joue doit rester en cohérence avec les constantes que propose l’auteur (comme il l’illustre : la loi de la gravitation n’a pas empêché les avions de voler).

Ce qui me gêne surtout dans cette approche de Lahire, c’est que l’on reste dans une opposition relativement tranchée entre « nature » et « culture », alors que cette distinction aura été selon moi positivement critiquée par Descola (Par-delà nature et culture), dimension que je n’ai pas retrouvée dans ce texte, même si les deux démarches me semblent plus complémentaires qu’opposées, ne se situant pas exactement sur les mêmes plans.

*

< 4e de couverture :

Et si les sociétés humaines étaient structurées par quelques grandes propriétés de l'espèce et gouvernées par des lois générales ? Et si leurs trajectoires historiques pouvaient mieux se comprendre en les réinscrivant dans une longue histoire évolutive ?

En comparant les sociétés humaines à d'autres sociétés animales et en dégageant les propriétés centrales de l'espèce, parmi lesquelles figurent en bonne place la longue et totale dépendance de l'enfant humain à l'égard des adultes et la partition sexuée, ce sont quelques grandes énigmes anthropologiques qui se résolvent. Pourquoi les sociétés humaines, à la différence des sociétés animales non humaines, ont-elles une histoire et une capacité d'accumulation culturelle ? Pourquoi la division du travail, les faits de domination, et notamment ceux de domination masculine, ou les phénomènes magico-religieux se manifestent-ils dans toutes les sociétés humaines connues ? Pourquoi l'ethnocentrisme est-il si universel et pourquoi des conflits opposent-ils régulièrement des groupes qui s'excluent mutuellement ? C'est à ces questions cruciales que cherche à répondre Bernard Lahire en formulant, pour les sciences sociales, un paradigme unificateur fondé sur une synthèse des connaissances essentielles relatives à la vie sociale humaine et non humaine accumulées dans des domaines du savoir aussi différents que la biologie évolutive, l'éthologie et l'écologie comportementale, la paléoanthropologie, la préhistoire, l'anthropologie, l'histoire et la sociologie.

Le pari de ce livre est que seul cet effort d'intégration permet de comprendre la trajectoire des sociétés humaines par-delà leur diversité et d'augmenter la maîtrise qu'elles peuvent avoir de leur destin incertain.  >

*

< À la recherche du commun, du général ou de l’invariant, j’ai [Lahire] adopté le plan de raisonnement suivant, qui consiste à rechercher, chaque fois que cela est possible :

1. Les prémices – principalement animales – du système social humain. Cette recherche n’a de sens que du fait du principe de continuité évolutive du vivant. La loi de l’évolution des espèces ne concerne pas seulement l’anatomie ou la physiologie, mais les comportements sociaux et les structures sociales.

2. Les coordonnées (ou propriétés fondamentales) du système social humain que j’appelle les grands faits (biologiques ou sociaux) fondamentaux, et qui sont le produit d’une longue histoire évolutive.

3. Les lignes de force (qui sont aussi des lignes de développement) historiques à partir desquelles les sociétés humaines se sont structurées et ont évolué.

4. Les lois sociales générales qui interviennent tout au long de ces développements historiques et qui sont agissantes aujourd’hui comme hier, et ce quel que soit le type de société. (p319) >

Alain Testart a touché du doigt une partie de la solution au problème en opérant une différence entre « trois sphères incluses les unes dans les autres », et qui correspondent aux trois niveaux de réalité qu’étudie, pour reprendre le lexique de Claude Lévi-Strauss ou Françoise Héritier, l’anthropologie, l’ethnologie et l’ethnographie. La première sphère renvoie à « l’existence dans toute société d’une sorte de noyau social indépendant de l’action humaine » et qui « est le plus enfoui dans les profondeurs, hors de l’atteinte de l’homme qui en ressent les effets sans pouvoir agir sur lui ». (p319)

La deuxième sphère concerne « les structures profondes qui font qu’une société est d’un certain type ». Par exemple, la société de type capitaliste suppose un marché, l’existence de la monnaie, une généralisation du salariat, une morale du profit (on pourrait ajouter à cette liste l’existence cruciale d’un système d’exploitation qui s’exerce via le salariat). (p320)

La troisième et dernière sphère correspond au niveau le plus bas d’abstraction ou de généralité, celui qu’Héritier appelle l’ethnographie (distincte de l’ethnologie et de l’anthropologie). C’est aussi la sphère qui comporte tous les éléments culturels plus aisément modifiables par l’histoire. (p320)

*(Grands faits anthropologiques)
*(Méta-fait de l’interdépendance des organismes vivants) (p327)

< Il existe trois grands types de relations d’interdépendance entre les membres d’une même espèce ou entre espèces, qui dépendent de l’équilibre des forces en présence : mutualisme, commensalisme, parasitisme, qui prennent dans l’espèce humaine la forme de l’échange équilibré (chaque partie tire un avantage de la situation), de l’échange déséquilibré sans conséquences négatives (une des deux parties seulement tire avantage de la situation, sans nuire à l’autre), et de la domination ou de l’exploitation (une des deux parties seulement tire avantage de la situation, en nuisant clairement à l’autre). Les êtres vivants interagissent entre individus de même espèce ou avec d’autres espèces pour se rendre des services mutuels, collaborer, s’entretuer, se domestiquer, etc.

L’être humain a acquis, progressivement au cours de son histoire, et notamment sous l’effet de l’accumulation de savoirs et d’artefacts tels qu’outils et armes (ligne de force de la production d’artefacts), l’expérience de la domination dans ses relations d’interdépendance avec les autres espèces, comme dans les rapports entre sociétés ou entre groupes sociaux d’une même société (ligne de force des rapports de domination). Il fait aussi l’expérience, universelle, de la dépendance à l’égard de ses géniteurs (ligne de force des rapports parents-enfants) étant donné le fait de l’altricialité secondaire ; de même que l’expérience, tout aussi universelle, de l’interdépendance entre hommes et femmes (ligne de force des rapports hommes-femmes) étant donné le fait de la séparation des deux sexes. (p328) >

[…] l’interdépendance est un fait universel de nature […]. (p328)

Cela conduit à penser que, si elle n’avait pas été victime d’une opposition entre nature et culture, inné et acquis, biologique et social, la sociologie aurait pu très logiquement ambitionner d’être l’étude de toutes les formes de sociétés, humaines comme non humaines, et d’englober toutes les disciplines traitant de la question des structures sociales et des comportements sociaux qui se présentent aujourd’hui en ordre dispersé (éthologie ou écologie comportementale, paléoanthropologie, préhistoire, histoire, anthropologie et sociologie). En étant coupée d’emblée 1) des sociétés animales, 2) des sociétés du passé et 3) des sociétés encore parfois existantes mais étudiées classiquement par l’ethnologie (sociétés longtemps qualifiées de « primitives »), et en se consacrant essentiellement à l’étude des sociétés contemporaines, la sociologie a perdu tout moyen de comparaison (interspécifique, inter-époques, inter-civilisations) et s’est enfermée dans un présentisme problématique. En faisant, contre toute logique évolutive, de l’humanité une exception dans l’histoire du vivant – une espèce purement historique, exclusivement culturelle, qui ne cesse de varier et ne peut donc donner lieu à une science comme les autres –, elle s’est engagée dans la voie problématique d’un nominalisme, d’un relativisme culturaliste et d’un scepticisme scientifique. (p330-331)

 

*(A. Fait de l’altricialité secondaire)

L’altricialité secondaire désigne la grande prématurité du bébé humain, la longue phase de développement extra-utérin, dans des cadres socialement structurés, et l’allongement de la période de dépendance (ou d’absence d’autonomie) de l’enfant, et même de l’adolescent, vis-à-vis des adultes. Conséquence du phénomène d’encéphalisation (accroissement de la taille du cerveau, et donc du crâne, relativement au reste du corps), l’altricialité secondaire implique, du fait de l’allongement de la période de développement extra-utérin, une grande plasticité cérébrale, qui se vérifie tout au long de la vie par les potentialités d’apprentissage et la socialisation continue de l’être humain (ligne de force de la socialisation/transmission culturelle). Cette plasticité cérébrale s’observe aussi dans l’importance que revêt le jeu – en tant que répétition d’actions sans implications pratiques directes et ayant un caractère, le plus souvent non intentionnel, d’entraînement permanent – dès la période infantile et tout au long de la vie de l’individu.

L’altricialité secondaire constitue un fait biologique qui conditionne nombre de contraintes proprement sociales de l’espèce humaine. L’une d’entre elles est la nécessité d’une parentalité resserrée (d’une relation mère-enfant, parents-enfant ou allo-parents-enfants), au sens d’un soin, d’une protection, d’un nourrissage apportés aux enfants, ou de ce que l’on pourrait appeler un instinct parental pour assurer la survie de l’espèce (comme chez la grande majorité des mammifères aux progénitures altricielles ; ligne de force des rapports parents-enfants). Cette condition humaine générale ne fixe pas la nature précise de la parentalité (génitrice seule, géniteur seul, géniteur et génitrice associés, géniteurs associés à des allo-parents, allo-parents seuls, etc.) et des rapports parents-enfants (ligne de force des rapports parents-enfants), mais constitue la raison d’une certaine stabilité d’un groupe familial, qui est souvent un mixte de différentes fonctions entre conjoints, et entre parents et enfants. (p331) >

< L’attention requise aux besoins d’un enfant particulièrement fragile et dépendant, le développement à son égard des dispositions protectrices se sont convertis en « instinct » social particulièrement marqué.

Nous verrons que l’altricialité secondaire est aussi l’une des grandes bases explicatives de la nécessité d’une socialisation (ligne de force de la socialisation/transmission culturelle) et de la production d’artefacts (ligne de force de la production d’artefacts), de l’omniprésence des rapports de domination, et notamment des rapports entre parents et enfants, des rapports entre productifs et improductifs, ou de ceux entre les hommes et les femmes, sur lesquelles repose l’essentiel des charges induites par l’altricialité secondaire (ligne de force des rapports de domination ; ligne de force des rapports parents-enfants ; ligne de force des rapports hommes-femmes), des rapports entre sacré et profane (ligne de force du magico-religieux), ainsi que des rapports entre « nous » et « eux » (loi du rapport eux/nous et de la préférence donnée au « nous »). Elle constitue la base ininterrogée, et non modifiable culturellement, de nombre de caractéristiques propres aux sociétés humaines, à leur fonctionnement et à leur développement. (p232) >

[…] le volume des savoirs et savoir-faire à transmettre n’a cessé d’augmenter. Pour désigner cet allongement de la dépendance bien au-delà de la période de dépendance physique et psychique, je parlerai d’altricialité tertiaire, qu’on pourrait presque qualifier d’altricialité permanente, tant les nouveaux apprentissages s’imposent tout au long de la vie. (p233)

Nous allons voir que la première grande loi est une loi de la reproduction biologique de l’espèce, qui s’accompagne d’une reproduction des structures sociales au service de cette reproduction biologique et de la survie du groupe (loi [biologique et sociale] de la conservation-reproduction-extension). Mais dans le cas des mammifères, et notamment de l’espèce humaine, à la différence des espèces eusociales, tous les membres du groupe peuvent procréer, ce qui implique que le problème de l’élevage des petits devient l’affaire de chacun (et surtout de chacune, les femelles étant chargées de la gestation et de l’allaitement). Si, dans les sociétés eusociales, c’est l’ensemble du groupe qui s’occupe du bien-être et de la survie de la reproductrice (unique) et de son abondante progéniture, dans les sociétés de mammifères altriciels, et notamment dans les sociétés humaines, ce sont de multiples sous-groupes de la société qu’on appelle « familles » qui sont chargés de la même fonction (ligne de force des rapports parents-enfants), même si la division du travail fait qu’on peut avoir recours à des allo-parents « amateurs » ou « professionnels-spécialisés ». (p234)

 

*(B. Fait de la séparation des deux sexes)

C’est un fait biologique qui concerne une grande partie du monde animal (plus de 90 %), et la totalité des mammifères, qui a pour conséquence le dimorphisme sexuel (moins marqué chez l’espèce humaine que chez d’autres espèces, mais qui est souligné par des traits culturels de différenciation), la reproduction sexuée chez près de 90 % des espèces (qui se distingue de la multiplication asexuée ou de la parthénogenèse), et le fait que seules les femmes (ou femelles mammifères) peuvent enfanter et allaiter. Cette séparation biologique des sexes se traduit d’emblée socialement-symboliquement en division du travail reproductif – avec gestation longue et allaitement chez les mammifères – et en différenciation sexuée des rôles, et au final en différences comportementales et statutaires (ligne de force des rapports hommes-femmes et ligne de force des rapports de domination).

Une autre conséquence de cette « stratégie » évolutive de différenciation des sexes est la nécessité, pour une grande partie du vivant sexué, et notamment pour l’espèce humaine, d’une copulation, et donc d’une approche et d’un contact physique entre mâles et femelles, contribuant, parmi d’autres faits, à la socialité propre à l’espèce humaine (fait de la socialité de l’espèce humaine). Et il faut ajouter à cela le fait que notre espèce se caractérise par une absence de période de rut, qui conditionne le fonctionnement de toute notre vie sociale, avec une pulsion sexuelle qui est potentiellement permanente, et souvent sublimée sous d’autres formes (Freud). (p335) >

Cette séparation en deux sexes s’articule à d’autres dichotomies physiques telle la symétrie bilatérale de l’être humain, pour engendrer la loi de la prévalence de la binarité des catégories. Ces dichotomies physiologiques forment la base sur laquelle se greffe toute une série de dichotomies spécifiquement culturelles (par exemple, dans nombre de sociétés, l’homme est à la femme ce que la droite est à la gauche, ce que le droit est au tordu, etc.). (p335)

 

*(C. Fait de la socialité de l’espèce humaine)

De nombreux éléments se conjuguent chez l’Homme avec pour effet de multiplier et resserrer les liens sociaux, les échanges, l’entraide, la coopération, l’altruisme, le mutualisme, etc., qui ne vont évidemment pas sans rapports de force ou de domination (ligne de force des rapports de domination). Ces éléments qui contribuent à l’ultra-socialité humaine sont : le fait de l’altricialité secondaire et ses corollaires en termes d’aide nécessaire à la gestation et à la parturition, de resserrement des liens parents-enfants et d’alloparentalité (ou de reproduction communautaire) ; la nécessité de s’occuper des dépendants, très jeunes ou très vieux (fait de l’historicité de l’espèce humaine, fait de la grande longévité et ligne de force des rapports de domination, avec la dépendance des improductifs à l’égard des productifs) ; le développement des capacités interactionnelles avec l’importance notamment de l’attention conjointe facilitant la coordination des actions ou encore les phénomènes d’imitation (loi de l’imitation) ; la nécessité vitale de la socialisation et de la transmission culturelle intergénérationnelle (la possibilité de survie à tel ou tel moment du procès de développement des sociétés humaines dépendant entièrement de la capacité à transmettre aux nouvelles générations les éléments de culture cumulés, incorporés ou objectivés ; ligne de force de la socialisation/transmission culturelle) ; le développement d’un langage oral (puis écrit) sophistiqué (avec lexique et organisation syntaxique) permettant une meilleure coordination des relations et une plus haute fidélité dans les processus de transmission (ligne de force de l’expressivité symbolique) ; la nécessité de chasser et de se défendre de façon collective ; la nécessité de contacts physiques entre partenaires des deux sexes pour la reproduction de l’espèce (fait de la séparation des deux sexes) ; l’universalité de l’obligation d’avoir des rapports sexuels avec des membres extérieurs à sa famille (évitement de l’inceste) ; l’échange de dons et de contre-dons, etc. (p336)

 

*(D. Fait de l’historicité de l’espèce humaine)

Les êtres humains sont des êtres historiques de trois façons :

1. Comme n’importe quel organisme vivant, ils ont une histoire de vie : ils naissent, se développent, se reproduisent, vieillissent et meurent.

2. En tant que membres d’une espèce socialisée ou culturelle, les êtres humains ont ce qu’on peut appeler une histoire sociale incorporée (ligne de force de la socialisation/transmission culturelle). […]. (p337)

3. En tant qu’espèce culturelle, les êtres humains ne partent jamais de zéro, mais d’un état historique donné du produit objectivé-accumulé des activités humaines qui se traduit en artefacts de natures diverses ; ce que l’on peut appeler l’histoire culturelle objectivée (ligne de force de la production d’artefacts [ou de construction de niches] et loi de l’objectivation cumulée). […]. Cette historicité culturelle collective est, à la différence de l’historicité biologique du cycle de vie ou de l’historicité sociale incorporée, encore plus nettement spécifique à l’espèce humaine. (p338)

 

*(E. Fait de la grande longévité de l’espèce humaine)

La coexistence et l’interdépendance de trois générations (au moins) dans les sociétés humaines font partie, avec la partition sexuée (et donc les rapports hommes-femmes) et les rapports parents-enfants resserrés du fait de l’altricialité secondaire, des données de base caractéristiques de leurs structures sociales profondes. (p341)

Invention récente dans la longue histoire de l’humanité (aux alentours de 3500 ans av. J.-C.), l’écriture, qui a été rendue possible par la transmission et l’accumulation culturelle progressive (loi Marx [1] de l’objectivation cumulée), a décuplé à son tour la capacité d’accumulation en permettant d’accéder à des savoirs indépendamment de la vie de ceux qui en étaient les porteurs, produisant ainsi une sorte de longévité infinie. Mais le décollage culturel des sociétés humaines, ou l’accumulation primitive du capital culturel, a été rendu possible par la coexistence de trois générations, permettant aux plus jeunes de bénéficier du savoir et de l’expérience acquis par la génération de leurs parents et par celle de leurs grands-parents […]. (p342)

 

*(Lignes de force) (p342)

Les sociétés sont le fruit de la combinaison ou de la conjugaison des différents états de l’ensemble de ces lignes de force, et il faut pour en concevoir la composition imaginer des liens entre les différentes spirales qui s’enroulent autour des différents axes. Ces lignes de force forment ensemble une sorte de « plan d’organisation » des sociétés humaines, à la manière des plans d’organisation morpho-anatomiques caractérisant les différents taxons du vivant. Chaque configuration particulière que forme l’ensemble des relations d’interdépendance entre les différents états des lignes de force constitue un type de société donné, qui n’est cependant qu’une variation sur le même thème du « plan d’organisation » général propre à l’ensemble des sociétés humaines. (p345)

 

*(1. Ligne de force des modes de production)

Comme l’écrit Marx dans l’avant-propos à la Contribution à une critique de l’économie politique (1859) : « Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. » C’est la base de l’existence de l’espèce humaine qui, comme toute espèce vivante, doit d’abord et avant tout se préoccuper de sa survie en se nourrissant et en se protégeant de tous les dangers potentiels. Sans cette base, l’espèce est vouée à disparaître très rapidement. Toutefois, à la différence des autres espèces, les Hommes ont fait varier au cours de leur histoire les moyens par lesquels ils produisent les conditions de leur survie. (p345)

 

*(2. Ligne de force des rapports de parenté, et notamment des rapports parents-enfants)

Les rapports de parenté incluent les liens d’alliance (entre les membres du couple quand il y a couple), de filiation (entre parents et enfants) et de germanité (entre frères et sœurs). Toutes les sociétés connues possèdent des systèmes de parenté, très variés, mais qui prouvent l’universalité du fait familial. (p346)

< Le « lien d’attachement » dont parle John Bowlby à propos des rapports parents-enfants n’est que la conséquence psychique-affective-émotionnelle de cette dépendance vécue par les enfants. Ce lien d’attachement (ou de dépendance affective) est recherché tout au long de la vie des individus.

Mais qui dit « dépendance » dit rapport social déséquilibré avec le parent, qui non seulement nourrit, protège et soigne, mais guide, surveille, ordonne, sanctionne. (p346) >

On notera, très succinctement ici, que cette relation de dépendance-domination caractéristique de l’espèce ne cesse de marquer son empreinte sur toutes les relations humaines (entre hommes et femmes, ami(e)s, supérieurs hiérarchiques et subordonnés, etc.). Il n’y a pas jusqu’à ce qu’on a appelé le « syndrome de Stockholm », phénomène psychologique observé chez des otages éprouvant une empathie, et parfois même de l’admiration ou de l’amour, pour leurs ravisseurs, qui ne renvoie au rapport originel parent-enfant. Par exemple, l’admiration de l’enfant envers un père « sévère et menaçant », son identification avec lui se retrouvent jusque dans le rapport du citoyen d’un régime despotique ou dictatorial avec le pouvoir. Cf. Fromm 2021 [1941]. (note p346)

 

*(3. Ligne de force des rapports hommes-femmes)

Le fait de la séparation des deux sexes se traduit d’emblée socialement-symboliquement en division du travail, et en différences comportementales et statutaires. Le fait de l’altricialité secondaire pèse, pour des raisons initialement biologiques (gestation et allaitement), davantage sur les femmes que sur les hommes. […]. La simple différence de structuration du temps plus ou moins contraint par la parentalité entre mâles et femelles a sans doute institué le cadre structuré dans lequel sont venues se loger de nombreuses différences culturelles. Nombre de sociologues et d’anthropologues ont, depuis Marx, noté que la division sexuelle du travail était la forme première et universelle de division du travail (ligne de force de la différenciation sociale des fonctions). (p347)

Et, pour des raisons qui ne sont pas encore totalement éclaircies, la différence des sexes a pris la forme, dans la très grande majorité des sociétés connues par la préhistoire, l’histoire, l’ethnologie et la sociologie, d’une domination des hommes (considérés comme puissants, majeurs, aînés, etc.) sur les femmes (considérées comme faibles, mineures, cadettes, etc.) (ligne de force des rapports de domination). […]. Le fait que les hommes aient voulu, dans toutes les sociétés, contrôler le corps des femmes pour leur plaisir et pour avoir des enfants ne peut être un principe explicatif, mais bien un fait à expliquer. (p348)

 

*(4. Ligne de force de la socialisation/transmission culturelle)

Étant donné le fait de l’altricialité secondaire et la plasticité cérébrale qui en découle, les êtres humains sont voués à être en permanence modelés et transformés par leurs expériences sociales successives, avec une prévalence des primes socialisations sur les socialisations ultérieures, qui peuvent néanmoins venir modifier, contrarier, réorienter ou enrichir le patrimoine de dispositions et de savoirs acquis. La socialisation suppose des processus d’enseignement (au sens le plus large du terme, incluant les formes les plus diffuses et informelles d’enseignement), d’apprentissage, de mémorisation-incorporation sous la forme de schèmes, d’habitudes ou de dispositions incorporées, et un mécanisme de rapprochement analogique (loi de l’association analogique) et d’anticipation pratique à l’occasion de chaque nouvelle situation qui se présente. Les formes et contenus de la socialisation, qui reposent sur des processus d’imitation (loi de l’imitation) ou d’appropriation par essais-erreurs, sont historiquement variables et dépendent de la nature des rapports parents-enfants, des formes d’exercice du pouvoir, de l’état de développement des moyens d’expression symboliques et des artefacts éducatifs, ainsi que des dispositions et des savoirs à transmettre. (p348-349)

 

*(5. Ligne de force de la production d’artefacts (ou de construction de niches))

L’environnement de l’espèce humaine est à la fois biotique et abiotique, mais la part abiotique construite et surtout accumulée (produit de l’activité des hommes) est ce qui a progressivement distingué les hommes des autres espèces animales [*] . L’artefact est, comme la mémorisation sous forme incorporée, et aussi comme les rites et les institutions, une cristallisation-fixation-stabilisation d’un rapport au monde et à autrui. (p349)

[* Il faut toutefois noter que la part biotique de l’environnement est devenue elle-même de plus en plus fortement construite (plus ou moins volontairement) par les Hommes. Nous savons maintenant les effets de l’activité industrielle humaine sur le climat et la biodiversité, mais il faut penser aussi à toutes les formes de domestication végétale et animale. (note)]

C’est la faiblesse physique constitutive de l’homme (qui n’a ni écailles, ni carapace, ni toison, ni plumes, qui n’a pas une mâchoire très puissante, pas de griffes, pas un odorat très développé, qui ne vole pas, ne court pas très vite, etc.) qui appelle le recours adaptatif à cette externalisation des fonctions. La faiblesse d’une série de capacités physiques implique des compensations culturelles, et notamment artefactuelles, et l’on peut dire aujourd’hui que ces deux aspects, physiologique et culturel, de la vie d’Homo sapiens sont comme les deux faces d’une même pièce et ont véritablement coévolué au cours de l’évolution. (p349-350)

La faiblesse physiologique de l’homme (combinée à sa grande vulnérabilité à la naissance et durant les longues années de développement) est ainsi indissociable d’un renforcement artefactuel, et plus largement culturel. (p350)

La capacité à produire des artefacts qui viennent compenser une physiologie déficiente par rapport à certaines conditions de vie (climatiques notamment) a permis à l’espèce humaine de s’adapter à des environnements extrêmement variés, des plus froids aux plus chauds, des plus secs aux plus humides, etc. […]. Les processus migratoires, qui ont débuté très tôt dans la vie de l’espèce humaine, sont ainsi fondamentalement liés à la production d’artefacts et à la construction de niches viables en quasiment toute circonstance. (p351)

 

*(6. Ligne de force de l’expressivité symbolique)

L’espèce humaine se distingue des autres espèces animales par des capacités symboliques, qui lui permettent de développer un langage sophistiqué (avec lexique et syntaxe) pour coordonner des actions collectives, faciliter les situations de transmission culturelle en les rendant plus précises et fidèles, parler ou évoquer symboliquement (par le geste, le dessin, l’objet) des réalités absentes (spatialement éloignées, passées, futures ou purement fictionnelles, telles que les esprits ou les divinités), forger des références symboliques communes au groupe, exercer du pouvoir symbolique (performativité discursive) et produire différents types de récits ou de discours (oraux, écrits et même purement mentaux comme les rêveries éveillées ou les récits oniriques), des images dessinées ou peintes, des formes de sculpture ou d’architecture, des musiques, des chants ou des danses, des décorations ornementales sur des objets ou des corps, etc. Ces différentes manifestations des capacités symboliques humaines ont donné lieu dans l’histoire à des développements relativement autonomes de nature religieuse, politique, juridique, esthétique, scientifique, etc., suivant ainsi la différenciation sociale des fonctions (ligne de force de la différenciation sociale des fonctions [ou de la division sociale du travail]). Cette ligne de force, croisée avec la ligne de force de la différenciation sociale des fonctions et soumise à la loi de la variabilité intergroupe, interindividuelle et intra-individuelle des conduites humaines, engendre la variation culturelle et historique des manières de penser, d’imaginer, de parler, d’écrire, de créer des images, des sculptures, des musiques, etc. (p351-352)

La capacité symbolique, et notamment le langage, avec ses propriétés de nomination, de classification et de déplacement ou de décontextualisation-autonomisation, est centrale pour comprendre les sociétés humaines : elle ouvre des possibles inédits tels que le magico-religieux ou le sacré, constitue un élément central dans le processus de transmission fidèle de la culture et de cumulativité culturelle, ainsi que dans la possibilité d’apparition de macrosociétés, les récits mythiques et les symboles collectifs permettant de faire tenir ensemble un plus grand nombre d’individus que dans les sociétés de primates non humains. (p353)

 

*(7. Ligne de force des rites et institutions)

Les rites précèdent de loin l’apparition d’Homo sapiens et s’observent dans de très nombreuses sociétés animales (chez les oiseaux et les mammifères notamment, mais aussi chez des invertébrés tels que les écrevisses). (p354)

De la ritualisation dans les sociétés animales non humaines à la formalisation conceptuelle dans les sociétés humaines, on a affaire aux deux bouts d’un continuum expressif plutôt qu’à deux réalités radicalement différentes. (p354)

< Le rite est, comme la culture incorporée (schème ou disposition) et comme la culture objectivée (artefact), une première forme de cristallisation-stabilisation des rapports sociaux ; il nécessite des habitudes ou des routines, plus ou moins programmées génétiquement ou apprises culturellement. Tout se passe comme si le rite était une première forme d’objectivation ou de fixation des activités et des relations, d’où sa présence dans les sociétés non humaines et son omniprésence dans les sociétés humaines sans écriture. Mais même dans les sociétés à traditions culturelles écrites, les rites persistent parce que leur fonction est « de fixer et de rendre permanents certains types de comportements, avec les obligations et les sentiments qu’ils impliquent ». (p358)

Dans un paragraphe sur les « origines de l’institutionnalisation », Peter Berger et Thomas Luckmann affirmaient, à juste titre, que « toute activité humaine est sujette à l’accoutumance », et que c’est cette accoutumance qui permet de stabiliser les conduites, de les rendre prévisibles et d’économiser beaucoup énergie : « L’accoutumance implique ultérieurement que l’action en question peut être reproduite dans le futur de la même manière et avec la même économie d’efforts [70] . » La répétition d’un rite ou d’une série de rites associés peut donner lieu, dans les groupes humains, à ce que l’on appelle une institution. L’institution, qui est alors nommée ou symbolisée, est une association de pratiques (rites, procédures, etc.) et de discours (mythes, idéologies, prescriptions, règlements, etc.). Par la combinaison de moyens de fixation (comportementaux et symboliques), l’institution constitue un puissant moyen de stabilisation des rapports sociaux, ce qu’ont bien compris Fustel de Coulanges comme Émile Durkheim […]. (p358-359) >

Dans toutes les sociétés humaines connues, des rites, et parfois même des épreuves, viennent marquer les passages d’un statut à l’autre, de la situation prénatale à la naissance, de l’enfance à l’adolescence, de l’adolescence à la vie adulte, du célibat au mariage, de la vie à la mort, etc. Georges Lapassade soulignait l’importance des « rites d’entrée dans la vie » qui représentent des sortes de renaissances : « Toutes les sociétés distinguent les enfants des adultes. L’adulte se définit par la fonction sexuelle et par le travail. L’enfance est, au contraire, le temps de l’immaturité sexuelle et des activités non productives. Du point de vue de l’efficience, qui est celui des groupes sociaux, l’adulte seul est véritablement humain ; l’enfant, au contraire, n’appartient pas tout à fait au monde. D’où la pratique, souvent signalée par les ethnologues, du changement de nom au moment des rites d’entrée dans la vie : le nom d’enfance est remplacé par un nom définitif. Ceci montre l’importance de cette « seconde naissance » [J.-J. Rousseau, Émile ou de l’éducation]. » (p359)

 

*(8. Ligne de force des rapports de domination)

Le premier grand rapport social de domination – au sens de balance déséquilibrée des pouvoirs – est celui qui s’instaure entre prédateurs et proies (méta-fait de l’interdépendance). Il y a ceux qui mangent et ceux qui sont mangés, et ceux qui mangent peuvent être potentiellement mangés par d’autres qu’eux, sauf quand ils se situent en bout de chaîne alimentaire par leur puissance, leur taille ou leurs moyens de défense exceptionnels. La force exceptionnelle des humains producteurs d’artefacts, et notamment d’armes, n’est apparue que lentement au cours de l’évolution des sociétés humaines (ligne de force de la production d’artefacts [ou de construction de niches]), mais a peu à peu permis à l’être humain d’acquérir un avantage décisif sur la grande majorité des animaux. Le passage de la Genèse (versets 26-27-28) évoquant la domination de l’Homme sur l’ensemble des animaux, et la figure d’un Dieu dominant qui fait l’Homme à son image (en tant que dominant), est une façon d’exprimer cet état de domination inter-espèces qui a permis à l’être humain, par les moyens artefactuels, de devenir le dominant des dominant […]. (p360)

Cette omniprésence des rapports de domination, depuis la naissance (fait de l’altricialité secondaire) jusqu’en fin de vie (fait de la grande longévité et, par conséquent, de la dépendance des plus vieux par rapport aux jeunes adultes), produit des sentiments universels de puissance/impuissance. Par le fait d’avoir à élever des enfants qui restent longtemps fragiles, dépendants, soumis et impuissants, les membres adultes de toutes les sociétés humaines font universellement l’expérience de l’exercice de la puissance et du sentiment de puissance qui l’accompagne. Et, inversement, tous les enfants humains vivent universellement la dépendance et l’impuissance, ainsi que le sentiment d’impuissance qui en est indissociable. Cet exercice de la puissance parentale varie en fonction de l’équilibre des rapports de force entre parents, entre parents et enfants, de l’évolution de ce diagramme des forces et du rôle des forces extérieures à la relation, qui contraignent plus ou moins les parents à limiter l’exercice de ce pouvoir (on peut penser au très récent, dans l’histoire de l’humanité, droit des enfants, à l’interdiction de la fessée, etc.). De même, les adultes font l’expérience, quand ils deviennent vieux, d’un retour plus ou moins brutal à la dépendance à l’égard des adultes plus jeunes et en meilleure santé. (p361)

 

*(9. Ligne de force du magico-religieux)

Le magico-religieux a donc fondamentalement partie liée avec l’immaîtrisable, l’incontrôlable et la conscience de son impuissance : la naissance, la mort, la maladie, la catastrophe naturelle, etc. Il est l’expression d’un vivant conscient (doté de moyens d’expression symboliques) face aux énigmes et aux fragilités de la vie. Dans différentes configurations sociales, le magico-religieux peut prendre la forme d’ancêtres, d’esprits, de divinités multiples ou d’un dieu transcendant [78] , et l’on peut adresser à ces entités des demandes multiples (en matière de vie après la mort, de récolte, de réussites dans des opérations de guerre, etc.). Les dieux sont, en cela, des superparents et, plus généralement, des superpuissants (protecteurs, nourrisseurs, guérisseurs, consolateurs, détenteurs des vérités, gouvernants, guides, punisseurs, etc.). Les esprits ou les dieux représentent la puissance protectrice, gouvernante, punitive, nourricière, consolante et sachante. Il est donc normal que le sacré, en tant qu’aura, enchantement, magie, prestige ou charisme, soit associé au dominant. (p362-363)

Saisi à la racine de son existence, c’est-à-dire dans son rapport intime au pouvoir, à la puissance ou à la domination, on comprend pourquoi le sacré est souvent associé au gouvernement dans l’idéologie tripartite des trois fonctions (souveraine et religieuse, guerrière, économique) analysée par Georges Dumézil (gouverner, d’une part, représenter, dire et gérer le sacré, d’autre part, sont deux dimensions indissociables à l’origine, qui ne vont se séparer que tardivement dans l’histoire des sociétés humaines). (p363)

 

*(10. Ligne de force de la différenciation sociale des fonctions (ou de la division sociale du travail))

Cette ligne de force, qui concerne la répartition des tâches collectivement nécessaires à la survie du groupe (exercice des fonctions nourricières, telles que chasse, pêche, cueillette, agriculture ou élevage, fabrication des artefacts, exercice de la parentalité et de l’allo-parentalité, exercice des fonctions dirigeantes, exercice des fonctions de protection contre des prédateurs ou des ennemis extérieurs au groupe, etc.) repose à l’origine sur les faits (biologiques et sociaux) de l’historicité de l’espèce humaine (avec l’interdépendance d’au moins trois générations), de l’altricialité secondaire et de la longévité humaine, qui conduisent à la dépendance des improductifs à l’égard des productifs (différenciation des « très jeunes » ou des « très vieux » [improductifs] et des « adultes » [productifs]) ; ainsi que sur la ligne de force des rapports hommes-femmes (l’une des formes élémentaires de la division du travail étant la division sexuelle des tâches et des rôles). (p363)

La théorie dumézilienne des trois fonctions (gouverner-dire le sacré, nourrir-produire et protéger-défendre) que l’on retrouve dans les mythes indo-européens renvoie cependant à des fonctions universelles dans l’ensemble du vivant, et notamment dans l’ensemble des sociétés animales, non humaines comme humaines. (p364)

La division du travail, combinée à l’accumulation d’artefacts produits par d’autres que soi, conduit les membres des sociétés humaines à vivre une situation d’altricialité tertiaire dans le sens où ils sont totalement dépendants, et ce durant toute leur vie, de choses qu’ils n’ont pas fabriquées (outils, ustensiles, machines, habitats, etc.), de savoirs et de savoir-faire qu’ils n’ont pas élaborés (savoirs médicaux, techniques, scientifiques, etc.) et d’êtres humains qu’ils ne connaissent pas personnellement et qui fabriquent ou maîtrisent les choses et les savoirs qu’eux-mêmes ne fabriquent ni ne maîtrisent. (p364-365)

 

*(Lois générales)

Comme nous l’avons vu, les lois que l’on trouve dans l’histoire des sciences de la matière et de la vie sont de deux types : empirique et théorique (ou générale), les lois générales constituant une généralisation des lois de type empirique. La science commence toujours par découvrir des régularités (naturelles ou sociales) grâce à ses observations ou à ses mesures. […]. Mais ces lois empiriques conduisent parfois à supposer des régularités encore plus générales. On passe ainsi insensiblement des lois empiriques aux lois théoriques, ces dernières finissant parfois par contredire l’intuition immédiate. […]. Les lois théoriques permettent généralement de formuler les principes qui président aux régularités décrites par une série de lois empiriques établies séparément (principe de consilience). (p365)

Nous avons vu aussi que dans les sciences sociales deux types de lois étaient généralement formulés : des lois historiques (propres à un type de société donnée, telles que les lois gouvernant le mode de production capitaliste) et les lois générales qui sont considérées comme vraies pour l’ensemble des sociétés humaines. Les seize lois que je formule ici sont toutes des lois universelles, qui fonctionnent depuis le début de l’histoire de l’humanité. Et parmi elles, il y a des lois processuelles de développement et des lois de fonctionnement : les premières indiquent une tendance dans l’évolution de tel ou tel aspect des sociétés (e.g. lois c, d, f, g, h) ; les secondes énoncent un mécanisme constant qui n’indique aucune direction particulière dans le développement des sociétés (e.g. lois a, b, e, i, j, k, l, m, n, o, p, q). (p366)

 

*(a. Loi (biologique et sociale) de la conservation-reproduction-extension)

Spinoza a parfaitement bien exprimé cette loi centrale de tout organisme vivant (de la bactérie aux organismes multicellulaires les plus complexes), qui est une loi du conatus, c’est-à-dire de conservation-reproduction-extension : « Chaque chose […] s’efforce de persévérer dans son être » (Éthique III, Proposition VI), au sens de se maintenir en vie, et même, autant que les conditions le permettent, d’augmenter sa puissance d’être en se répliquant ou en se reproduisant. De cette loi, découle la loi d’accroissement démographique tendanciel qui n’est freinée que par des forces ou des conditions limitatives. (p366)

« Le poids particulier des expériences primitives résulte en effet pour l’essentiel du fait que l’habitus tend à assurer sa propre constance et sa propre défense contre le changement à travers la sélection qu’il opère entre les informations nouvelles, en rejetant, en cas d’exposition fortuite ou forcée, les informations capables de mettre en question l’information accumulée et surtout en défavorisant l’exposition à de telles informations [Bourdieu, Le sens pratique 1980] . » (p367)

En cela, les dispositions, les capitaux culturels, les capitaux économiques, les institutions, les structures inégalitaires tendent à se reproduire comme n’importe quel être vivant parce qu’ils sont portés par des êtres vivants qui tendent à persévérer dans leur être, à se reproduire et à s’étendre dans la mesure du possible. (p369)

Le fait que nous soyons une espèce culturelle, et donc historique, fait que notre reproduction biologique se double d’une reproduction culturelle, c’est-à-dire, pour parler comme Marx, d’une reproduction des moyens historiquement déterminés de notre existence. Pour le dire autrement encore, la reproduction de l’espèce est indissociablement biologique (il faut produire de nouveaux êtres humains par la procréation) et culturelle (il faut produire des êtres vivants adaptés à l’état d’une société donnée, et donc opérer un processus de socialisation ou de transmission culturelle). Ce couplage de la reproduction biologique et de la reproduction culturelle caractéristique de l’espèce humaine prend sens dans un long continuum évolutif. (p369-370)

 

*(b. Loi du décalage ou de l’écart entre le « transmetteur » d’un capital culturel et le « récepteur », ou entre disposition et contexte d’action ou de réception)

Toute transmission culturelle se déroule toujours dans un contexte qui déborde la seule relation « transmetteur-récepteur ». Or, excepté dans les cas de sociétés qui seraient à la fois totalement homogènes (non différenciées) et sans histoire, ce qui n’a jamais existé, sociétés dans lesquelles le « récepteur » serait plongé exactement dans les mêmes conditions que celles vécues antérieurement par le « transmetteur », le « récepteur » ne peut que transformer le capital culturel qu’on cherche à lui transmettre (à le réinterpréter, à l’acquérir partiellement plutôt que totalement, etc.), et même, dans certains cas, le rejeter ou le refuser. Ceci découle du croisement de deux grands faits – faits de l’historicité de l’espèce humaine, et de la succession des générations et des membres de la fratrie – et d’une ligne de force (ligne de force de la différenciation sociale des fonctions). (p371)

< Ces écarts entre transmetteurs et récepteurs d’un capital culturel ou entre les dispositions incorporées et de nouveaux contextes d’action sont souvent à l’origine de crises qui débouchent tantôt sur des constats malheureux d’échecs ou de « ratés », tantôt sur des transformations « subjectives » (« progrès personnel ») ou « objectives » (progrès technologique ou scientifiques) positives.

C’est cette loi du décalage ou de l’écart qui explique que la loi de la conservation-reproduction-extension ne puisse jamais fonctionner pleinement, dans des conditions idéales (à la manière de la chute des corps qui s’effectue ordinairement dans l’air plutôt que dans le vide). Jamais aucune société ne parvient donc à se reproduire à l’identique […]. (p371) >

« À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. […] Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir [Marx, Contribution à la critique de l’économie politique] . » (p372)

 

*(c. Loi d’accroissement démographique tendanciel)

Cette loi n’est, au fond, qu’un cas particulier de la loi (biologique et sociale) de la conservation-reproduction-extension. Elle mérite toutefois d’être distinguée étant donné le rôle central qu’elle a joué dans l’histoire humaine. Toute espèce vivante a tendance, si rien ne vient limiter son taux de reproduction (ni prédateurs, ni manque de ressources, ni concurrence trop vive avec d’autres espèces sur un territoire donné, ni changements climatiques mettant en péril sa survie, ni épidémies, etc.) à s’étendre démographiquement. La loi s’appliquant à l’ensemble des espèces, et toutes les espèces entretenant des relations d’interdépendance (méta-fait de l’interdépendance des organismes vivants), il est logiquement impossible que chacune d’entre elles puisse s’accroître. Son expansion, son maintien ou son recul (voire son extinction) démographiques dépendent des rapports de domination qui gouvernent l’ensemble du vivant (ligne de développement des rapports de domination). (p372-373)

 

*(d. Loi de différenciation tendancielle)

Toute société humaine comporte toujours un minimum de division du travail, et notamment une division sexuelle des tâches (ligne de force de la différenciation sociale des fonctions [ou de la division sociale du travail]). Mais cette division du travail, et plus généralement cette différenciation sociale des fonctions, a tendance à augmenter au fur et à mesure que les sociétés s’accroissent démographiquement (loi d’accroissement démographique tendanciel). (p375)

La division du travail ne concerne pas exclusivement le monde de la production économique, avec ses branches professionnelles, industrielles notamment, de plus en plus ramifiées. Elle concerne tout aussi bien les domaines politique, culturel, administratif, juridique ou scientifique qui connaissent une semblable « fragmentation [Durkheim]  ». (p376)

La relative indistinction de l’économique, du politique, du religieux, de l’esthétique, etc., n’est d’ailleurs pas sans poser problème à l’analyste car l’ensemble des catégories dont il dispose pour parler du monde social (« économie », « politique », « religion », « culture », « éthique », « représentation », « système », etc.) est le produit langagier de la différenciation des domaines de pratiques sociales. L’usage imprudent, non réflexif, de telles catégories amène notamment les chercheurs à parler d’univers très peu différenciés, qui ne distinguent pas ou peu certaines dimensions de la réalité, avec les mots issus d’univers hautement différenciés. Utiliser, par exemple, le langage d’économistes contemporains pour décrire et analyser des réalités « économiques » indissociablement politiques, morales, religieuses, etc., c’est nier les logiques propres à des sociétés qui n’ont pas distingué ce que « nous » avons été habitués, du fait de la division du travail et du relatif désencastrement du marché économique par rapport au reste du monde social [Polanyi] , à considérer comme des réalités séparées et séparables. (p376-377) **

Pour que quelque chose comme une « religion » advienne, il faut qu’elle devienne le monopole d’un groupe de spécialistes chargés des biens de salut et du sacré, qui se constituent en intermédiaires légitimes obligés entre les dieux et les hommes. (p377)

 

*(e. Loi de la succession hiérarchisée ou de la prévalence de l’antérieur sur le postérieur)

La loi de priorité donnée à l’antérieur sur le postérieur, c’est-à-dire la prévalence du premier arrivé sur les suivants, implique que, comme les parents dominent les enfants, l’aîné domine les cadets, les ancêtres dominent les vivants, ceux qui incarnent la « tradition » dominent tous ceux qui la respectent (Weber), les installés-établis dominent les nouveaux arrivants-outsiders (Elias), les « anciennement installés dans le champ » dominent les « nouveaux entrants dans le champ » (Bourdieu), etc. C’est la déclinaison, dans toute une série de rapports humains, d’un rapport de domination parents-enfants et d’un rapport de domination des anciens sur les jeunes (ligne de force des rapports parents-enfants et ligne de force des rapports de domination), eux-mêmes engendrés par le fait de l’altricialité secondaire. Ce rapport de domination est lié à la dépendance de fait de tous les enfants humains à l’égard de leurs parents, mais plus généralement aussi à l’importance dans les sociétés humaines de l’expérience et du savoir que possèdent les anciens et pas encore les plus jeunes (fait de l’historicité de l’espèce humaine, ligne de force de la socialisation-transmission culturelle). (p377-378)

 

*(f. Loi Marx (1) de l’objectivation cumulée (ou de construction de niches durables et transformables))

Cette loi comporte deux aspects : 1) un aspect biologique, en termes d’évolution de l’espèce, puisque l’espèce humaine a été amenée à produire de nombreux artefacts compensateurs par rapport à sa faiblesse congénitale (ligne de force de la production d’artefacts), et que cela l’a aussi conduite à produire des environnements qui peuvent soit faire évoluer biologiquement l’espèce en retour (coévolution gène-culture) sous l’effet de la modification des pressions sélectives qui s’exercent sur elle, soit la mener à sa destruction car il n’y a aucun contrôle intentionnel spontané sur l’emballement technique ; et 2) un caractère sociologique, en termes d’histoire cumulative des sociétés humaines : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. » La loi de l’objectivation cumulée explique la montée de la dépendance du présent par rapport au passé accumulé, ou, comme disait Marx, le fait que « le mort saisit le vif ». (p378-379)

Les sociétés humaines se distinguent donc par le degré d’objectivation de la culture atteint : elles vont des sociétés à très faible degré d’objectivation (sociétés avec peu d’outils, d’armes, de bâtiments, parfois nomades, sans État, sans écriture, sans stockage, etc.) aux sociétés à très fort degré d’objectivation (hautement technologiques, à écriture et à État, à école ; sociétés sédentaires, à stockage, avec de multiples bâtiments construits « en dur »). (p379-380)

*(g. Loi de la connexion-combinaison-synthèse de différents produits objectivés ou incorporés)

Des artefacts ou des savoirs et savoir-faire, produits indépendamment et tenus séparés, sont combinés pour produire de nouveaux artefacts, savoirs et savoir-faire, plus complexes ou plus simples, mais synthétisant des savoirs préexistants ; des dispositifs administratifs, gestionnaires, religieux, politiques, etc., de même que des groupes plus ou moins grands (familles et lignages, clans, tribus, nations…), s’assemblent, fusionnent ou se conjuguent, et forment de nouvelles structures sociales plus englobantes. Groupes, institutions, rituels, outils, machines, textes, savoirs ou savoir-faire, peuvent être ainsi détournés de leur fonction initiale et remplir de nouvelles fonctions dans un tout autre contexte que celui ayant présidé à leur formation. C’est le principe de l’exaptation déjà évoqué précédemment. En matière de structures sociales, on pourrait parler d’une loi tendancielle d’intégrations successives des unités sociales vers des unités toujours plus grandes, formulée quasiment comme telle par Norbert Elias, mais qui n’est qu’une déclinaison de la loi de la connexion-combinaison-synthèse. Elias prédisait même l’avènement d’un « système englobant toute la terre habitée », et affirmait en 1987 que « l’unité de survie déterminante en dernier ressort est aujourd’hui l’humanité tout entière [La société des individus, 1991] ». (p380)

Dans l’histoire des sociétés humaines, les macrostructures se sont formées par intégrations successives d’unités de plus en plus grandes. (p381)

L’histoire des techniques montre de façon particulièrement claire comment la combinaison de techniques élémentaires a permis de construire des machines de plus en plus sophistiquées. (p382)

L’image d’une simple accumulation culturelle (tout à fait réelle par ailleurs) ne suffit pas à rendre raison de ce qui caractérise le développement, ontogénétique aussi bien qu’historique, humain. Car cumuler ne suffit pas à engendrer de nouvelles compétences, de nouvelles techniques ou de nouvelles formes culturelles. C’est l’agencement qui importe, en faisant du neuf avec du vieux, déjà présent mais non articulé ou articulé autrement. S’intéressant aux questions culturelles d’un point de vue évolutif, le biologiste Kevin Laland développe ainsi « l’argument selon lequel la combinaison de traits est la principale source à la fois d’innovation humaine et de progrès dans la culture cumulative » et que « quasiment toutes les innovations humaines procèdent du remaniement ou du développement d’une technique préexistante » [La symphonie inachevée de Darwin] . (p382-383)

Cette capacité d’invention, mille fois vantée chez l’Homme, répond à une loi de connexion-combinaison-synthèse, qui suppose non seulement la capacité à produire des artefacts ou des savoirs et savoir-faire, des capacités de transmission culturelle relativement fidèle, mais aussi une vie sociale suffisamment dense et régulière pour permettre les échanges de savoirs et de techniques. Sans collectif, sans mise en commun de techniques portées par des groupes ou des individus différents, pas d’invention possible. Or cette inventivité humaine est repérable avant même l’avènement d’Homo sapiens […]. (p383)

 

*(h. Loi de la conventionnalisation et de l’abstraction progressive des moyens de représentation du réel)

Il s’agit d’une loi de transformation progressive du concret vers l’abstrait, et du motivé vers le démotivé. Cette loi suppose que l’histoire se cumule dans un processus de réappropriation continue de ce qui a été conquis par les générations antérieures. De tels processus sont observables aussi bien dans l’ordre des gestes de communication que dans celui du langage verbal, de l’écriture ou des échanges économiques (avec l’argent). Des gestes mimétiques (proches de la pantomime), on est passé à des gestes plus codifiés et moins clairement évocateurs des réalités initiales (cf. la langue des signes) ; des mots motivés employés par les enfants – qui appellent un chien un « wawa » ou un canard un « coincoin » par référence aux cris de ces animaux – finissent par être abandonnés au profit de mots démotivés et purement conventionnels ; des écritures pictographiques (écriture de choses) qui représentent des objets ou des actions de façon réaliste, on est passé à des écritures idéogrammatiques dans lesquelles les signes pictographiques se sont démotivés et schématisés à tel point qu’on reconnaît difficilement le croquis, le dessin réaliste à l’origine du signe, et enfin syllabiques et alphabétiques qui – sauf exception telle que l’onomatopée – ne codent plus que la chaîne sonore sans rapport avec le référent ; des manières de compter plus concrètes, on est passé à des manières de compter abstraites, indépendantes des choses comptées à l’aide de nombres abstraits qui rendent équivalents tous les objets ; des échanges de biens ou de services toujours particuliers, on est passé à des échanges médiés par un équivalent généralisé, à savoir la monnaie, etc. (p386-387)

 

*(i. Loi Tarde de l’imitation)

Les bébés et enfants humains ont des capacités mimétiques très prononcées : ils sourient quand on leur sourit, froncent les sourcils quand on fronce les sourcils devant eux, répètent les gestes qu’on leur montre ou qu’ils voient faire, les mots ou les accents qu’ils entendent, etc. Même les chimpanzés, dont on vante souvent les prouesses imitatives, apparaissent moins concentrés, moins systématiques et moins constants dans leur effort d’imitation que les enfants humains. C’est notamment cette capacité qui rend possible une transmission culturelle plus précise, plus systématique et plus efficace. Elle a été mise au cœur du fait social par Gabriel Tarde (Les Lois de l’imitation [1890]) […]. (p388)

 

*(j. Loi de la variabilité intergroupe, interindividuelle et intra-individuelle des conduites humaines)

< Cette loi est l’une des conséquences de la ligne de force de la différenciation sociale des fonctions et des activités, qui explique que les comportements humains varient à la fois dans le temps, mais aussi synchroniquement, selon le contexte d’action ou selon sa position dans la division sociale du travail. Elle se combine avec la ligne de force de la socialisation/transmission culturelle, qui fait que les membres d’une société peuvent incorporer des dispositions différentes dans des contextes différents. Pluralité contextuelle et pluralité dispositionnelle se conjuguent ainsi pour produire de la variabilité mentale et comportementale.

Dans toutes les sociétés humaines, cette variation des comportements est observable, même si elle se manifeste de façon plus nette dans les sociétés hautement différenciées, au sein desquelles les individus peuvent appartenir ou avoir appartenu à plusieurs groupes ou institutions au cours de leur vie, ce qui n’est pas sans laisser de traces dispositionnelles en eux. La plus ou moins grande pluralité individuelle des rôles ou des tâches, et des dispositions qui leur sont associées, dépend du degré de différenciation de la société.

Dans une espèce culturelle, chaque individu est susceptible d’être plus ou moins fortement marqué dispositionnellement par sa participation successive ou simultanée à plusieurs groupes, microgroupes ou institutions. C’est pour cette raison que la variabilité intra-individuelle et interindividuelle des comportements est une propriété fondamentale des animaux culturels vivant dans des sociétés différenciées, ce qu’elles sont toutes à un degré ou à un autre, ne serait-ce que par le jeu des écarts culturels entre les hommes et les femmes ou entre les générations. (p388-389) >

C’est cette grande diversité des cultures dans l’histoire des sociétés humaines qui constitue le principal obstacle à la saisie des lois et principes structurant la vie sociale : les chercheurs ne voient que ce qui varie, sans voir que tout ne varie pas, et que cela ne varie pas n’importe comment, ni dans toutes les directions possibles. (p390)

 

*(k. Loi Marx (2) de la lutte entre groupes ou individus)

Les luttes interindividuelles ou intergroupes pour l’accès aux différents types de ressources (alimentaires, matérielles, territoriales, financières, sexuelles, affectives, relationnelles, cognitives, etc.) sont déjà présentes dans de nombreuses sociétés animales et l’on observe même des prémices de telles luttes pour l’appropriation des ressources dans le monde végétal (pour capter la lumière nécessaire à la photosynthèse, pour s’approprier les nutriments ou l’eau, pour attirer l’attention d’insectes pollinisateurs, etc.). Les luttes pour la vie ou pour la survie sont attestées dans l’ensemble du vivant depuis les travaux inauguraux de Darwin jusqu’aux plus récents travaux de biologie végétale ou animale. (p391)

< Les différenciations sociales (ligne de force de la différenciation sociale des fonctions), multipliées lorsque la population s’étend (loi d’accroissement démographique tendanciel), vont rarement sans domination (ligne de force des rapports de domination) ni hiérarchisation, et les dominations et hiérarchies s’accompagnent toujours de luttes pour améliorer sa place au sein de hiérarchies préexistantes ou transformer la nature des rapports de domination et des hiérarchies (les critères de hiérarchisation) dans un sens plus conforme à ses intérêts.

Marx voyait dans la « lutte des classes » le moteur fondamental de l’histoire, parce qu’il observait les sociétés capitalistes de classes. Lui et Engels ont écrit ainsi que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes  ». Or la lutte des classes n’est qu’un cas particulier des luttes entre groupes sociaux au sein de sociétés s’organisant essentiellement autour d’une répartition inégale de la richesse économique et des pouvoirs. En fait, des luttes pour l’appropriation de toutes les formes de ressources imaginables (économiques, matérielles, alimentaires, foncières, culturelles, informationnelles, scientifiques, médicales, sexuelles, affectives ou attentionnelles, etc.) s’observent à toutes les échelles (internationale, nationale, régionale, locale, microsociale) et dans tous les groupes (instances internationales, nations, classes sociales, institutions ou entreprises de toutes sortes, gangs ou bandes, quartiers, villages, groupes d’amis, familles, couples ou fratries), à toutes les époques. Cette loi concernant les luttes sociales se conjugue avec la loi du rapport eux/nous et de la préférence donnée au « nous » pour engendrer de nombreux conflits politiques et sociaux internationaux, interethniques, inter-tribus, interclasses, inter-régionaux, inter-villes, inter-quartiers, etc. (p392-393) >

 

*(l. Loi de la prévalence de la binarité des catégories (ou loi Alexander Bain de l’association par contraste)) (p393)

< La grande fréquence, dans toutes les sociétés connues, de la structuration des catégories de perception par des couples d’opposés est à relier avec un certain nombre de propriétés fondamentales de l’espèce humaine et des sociétés humaines :

– partition entre les sexes (fait de la séparation des deux sexes) et structuration sociale en « père » et « mère » ;

– différence, particulièrement importante pour des bipèdes, entre, d’une part, le haut du corps (valorisé), siège de la vue, de l’ouïe, de l’odorat et du goût, et, d’autre part, le bas du corps (dévalorisé), associé notamment à l’évacuation de l’urine et des excréments [159] ; opposition entre le haut et le bas ou entre la partie antérieure et la partie postérieure ;

– différence entre parents (grands) et enfants (petits) ;

– symétrie bilatérale de l’être humain, avec l’opposition gauche/droite [160] (deux yeux, deux oreilles, deux narines, deux bras, deux mains, deux jambes, deux pieds, deux seins, deux testicules ou deux ovaires, deux poumons, deux reins, etc.) ;

– différence faite entre le groupe (« nous ») et l’extérieur du groupe (« eux »), qui mène à l’ethnocentrisme de groupe, de catégorie ou de classe (loi du rapport eux/nous et de la préférence donnée au « nous »).

Avec ses capacités symboliques, l’espèce humaine traduit l’ensemble de ces oppositions objectives en catégories langagières ou symboliques qui sont, par ailleurs, très souvent associées à des valeurs, positives ou négatives. (p394) >

< L’anthropologie enregistre dans de très nombreuses sociétés le fait, par exemple, que le couple droite/gauche se combine aux couples haut/bas et masculin/féminin.

Parfois contestée, la prédominance transhistorique et transculturelle de ces oppositions binaires est pourtant largement attestée par les anthropologues, historiens ou sociologues […]. (p397) >

 

*(m. Loi Alexander Bain de l’association par contiguïté)

Il s’agit d’une association du fait d’une liaison forte ou d’une co-apparition spatiale ou temporelle (« x est avec, lié à ou est apparu en même temps que y »). Ainsi, une casquette peut être associée dans l’esprit d’une personne à un grand-père qui ne sortait jamais sans sa casquette sur la tête (métonymie). Ou bien le souvenir d’une journée d’anniversaire est associé à la perte, le même jour, d’un ami proche. Le sens donné à certaines traces (de pas, de fumée dans le ciel, etc.) montre aussi la capacité humaine à penser par association : pas d’empreintes de pas sans la présence d’une personne, pas de fumée sans feu, etc. (p396)

 

*(n. Loi Alexander Bain de l’association analogique)

L’association analogique est une association par similarité (« x est comme y »). Chaque nouvelle situation est perçue, sentie, interprétée à partir de schèmes ou de dispositions déjà constitués à travers les expériences passées, et qui fonctionnent sur le mode de l’analogie pratique et de l’anticipation pratique. Ainsi, toute nouvelle situation étrangère est ramenée à du connu par un rapprochement analogique : le nouveau est ramené à de l’ancien, au sens où il est perçu à partir d’un passé incorporé. (p396)

< Douglas Hofstadter et Emmanuel Sander ont établi l’« universalité des analogies », qui s’explique par le fait que « pour vivre, l’être humain a continuellement besoin de faire des comparaisons entre ce qui lui arrive et ce qui lui est arrivé préalablement. Sa cognition dépend de l’exploitation à tout bout de champ des expériences passées les plus proches des situations qu’il affronte [L’analogie, cœur de la pensée, 2013]  ». Il s’agit bien sûr de l’analogie pratique, involontaire et non consciente, et non de l’analogie explicite ou du raisonnement analogique qui peuvent guider une argumentation. (p397)

La loi de l’association analogique est fondamentalement liée au fait de l’historicité de l’espèce humaine : c’est parce que nous avons une histoire et que le passé détermine en partie le présent, que nous avons des perceptions et des interprétations de type analogique. Si l’analogie pratique est au cœur de l’activité cognitive humaine, c’est qu’elle est liée à la triple nature historique des êtres humains : histoire de vie, histoire sociale incorporée, histoire sociale objectivée. (p397) >

< Davantage qu’à l’historicité de l’Homme, l’analogie a plus généralement à voir avec l’historicité du vivant : même un unicellulaire tel que le blob se révèle capable de reconnaître du sel, du café, de l’amertume, etc., parce qu’il a une expérience passée et qu’il a une mémoire incorporée de cette expérience.

Le présent est toujours perçu et même anticipé à partir du passé. Étant ces êtres d’histoire, inscrits dans une inévitable succession chronologique d’expériences, les êtres humains ne peuvent échapper aux processus d’analogie pratique, qui prennent le plus souvent la forme d’anticipations préréflexives. Ces anticipations peuvent être confirmées ou infirmées, mais, dans tous les cas, ils ne perçoivent le présent qu’à partir des structures de perception et de représentation déjà constituées au cours de leurs expériences passées. (p398) >

 

*(o. Loi du rapport eux/nous et de la préférence donnée au « nous » ou loi de l’attraction des semblables)

< Cette loi est liée à la loi Alexander Bain de l’association par contraste et à la loi Alexander Bain de l’association analogique, dans la mesure où elle suppose la capacité à discriminer le semblable du différent, le même de l’autre. La théorie biologique de la sélection de parentèle montre que, dans le règne animal et même dans une partie du règne végétal, la préférence est donnée au plus proche (cette théorie biologique mesure cette proximité d’un strict point de vue génétique, mais tout laisse à penser qu’il s’agit surtout, dans le règne animal, de proximité d’expérience, et donc de proximité sociale et spatiale, plutôt que d’une capacité mystérieuse de reconnaissance des gènes d’autrui ou d’une affinité ressentie en raison d’une proximité purement génétique), d’où l’importance de la relation des mammifères à leur progéniture et leur instinct parental, qui est à la base de ce type de préférence (fait de l’altricialité secondaire et ligne de force des rapports parents-enfants). Les rapports parents-enfants forment en effet, selon toute vraisemblance, la base générale de l’altruisme, de la confiance et de l’entraide chez les mammifères en général et les primates en particulier, dans la mesure où l’on donne à (et l’on se sacrifie pour) ceux dont on est et dont on se sent le plus proche. Qui s’assemble se ressemble : ce qui a été assemblé par la biologie va progressivement se ressembler du fait des processus de socialisation (ligne de force de la socialisation/transmission culturelle) et en vertu de la loi Tarde de l’imitation.

Non seulement le « proche » ne se définit pas, dans l’espèce humaine et certainement aussi dans bien d’autres sociétés animales, sur une base exclusivement génétique, mais il ne se limite pas non plus aux seuls liens parents-enfants, à commencer par les liens génétiquement éloignés entre les membres du couple parental. (p401) >

< Résumant des expériences avec des macaques rhésus (Macaca mulatta), Laurent Cordonier souligne le fait que les singes viennent en aide prioritairement à ceux qu’ils connaissent et qu’ils fréquentent, et en qui ils ont davantage confiance, ou à ceux qu’ils perçoivent comme semblables (même clique ou même groupe familial) [La nature du social, 2018] .

Quant à la capacité proprement humaine à former, grâce à des moyens symboliques inédits (ligne de force de l’expressivité symbolique), une multiplicité de « nous » au-delà de la famille (classe sexuelle, classe d’âge, tribu, ethnie, clan, lignage, classe ou caste, religion, patrie, nation, région, institution, corporation, organisation, association, club, réseau, etc.), elle explique que l’altruisme, qui s’exerce dans les limites du « nous », puisse s’étendre à mesure de l’extension et de la multiplication de ces « nous ». (p402) >

 

*(p. Loi Westermarck de l’attraction sexuelle des physiquement distants)

C’est cette loi qui permet, chez nombre d’animaux non humains comme chez Homo sapiens, le fameux évitement de l’inceste : le fait d’avoir cohabité avec certains individus depuis la petite enfance inhibe le désir sexuel à leur égard. Cela empêche les rapports sexuels avec des apparentés, entre parents et enfants ou entre frères et sœurs notamment. Cet évitement de l’inceste a été considéré, à tort, par Freud ou par Lévi-Strauss, comme étant propre à l’espèce humaine. (p406)

C’est l’anthropologue finlandais Edvard A. Westermarck qui a formulé cette loi de l’inhibition sexuelle à l’égard des personnes familières, qui implique la loi de l’attraction sexuelle des physiquement distants [Histoire du mariage humain, 1891] . La règle d’or en matière de désir sexuel est, comme le résume une fois encore très bien Wilson : « Ne vous intéressez pas sexuellement à ceux que vous avez intimement connus dans vos toutes premières années de vie [La conquête sociale de la Terre, 2013] . » On voit parfaitement que ce qui inhibe le désir, la coexistence précoce entre les personnes, est d’ordre social [*] . (p408-409)

[* Cela ne signifie pas que ces conditions d’ordre social n’ont pas été sélectionnées d’un point de vue évolutif. Comme l’explique Frans de Waal : « Chez les singes, la solution inventée [pour éviter l’inceste] par la nature est la migration des femelles : la jeune femelle s’en va vivre ailleurs, laissant derrière elle tous les mâles apparentés, ceux qu’elle peut connaître, comme ses frères maternels, et ceux qu’elle ne peut pas connaître, comme son père et ses frères paternels. Personne ne prétend que les singes, ni aucun autre animal d’ailleurs, aient la moindre idée des effets néfastes de la consanguinité. Les tendances migratoires résultent de la sélection naturelle et non d’une décision consciente : durant l’histoire de l’évolution, les femelles qui ont migré ont produit des rejetons plus sains que celles qui n’ont pas bougé » (De Waal 2006 : 155-156). Souligné par moi [BL] (note p409)]

Ce que l’on peut dire, c’est que l’évitement de l’inceste est présent dans de très nombreuses espèces animales, mais que le tabou de l’inceste, lui, en tant qu’expression symbolique d’une règle explicitement formulée, est spécifiquement humain et transforme en partie le statut de l’évitement pour en faire une question morale, religieuse, juridique ou politique, avec toutes les conséquences en matière de perception, de traitement et de sanction de toutes les exceptions à la règle. (p410)

En systématisant le mécanisme de l’évitement de l’inceste par la formulation d’une règle, l’espèce humaine s’est donné socialement la possibilité d’une sortie plus systématique et plus ample de la socialité de proximité (dans les limites d’un entre-soi avec les plus proches), avec toutes les conséquences en matière de construction de macro-sociétés. (p411)

 

*(q. Loi de l’isomorphisme des domaines)

Cette loi prédit que les différents grands domaines de pratiques sont, dans chaque type de société donné, travaillés par des logiques similaires, un même type de « rapport social fondamental » pour parler comme Alain Testart, qui désigne selon lui le « noyau d’intelligibilité » propre à chaque société. La notion d’« isomorphisme », qu’on pourrait rapprocher de celle d’« homologie structurale » utilisée dans certains travaux [Bourdieu] , est « une notion que maints chercheurs ont manipulée et mise en œuvre avec succès, sans forcément utiliser le mot [Testart]  ». Par exemple, les rapports sociaux de dépendance personnelle, qui définissent les sociétés de type féodal se retrouvent autant dans l’activité économique que dans les activités juridique ou politique, dans les rapports à Dieu que dans les rapports amoureux ou les rapports parents-enfants, comme l’a magistralement montré Marc Bloch dans son travail sur la société féodale [La société féodale, 1939] . (p412)

De même, c’est Durkheim qui a mis en évidence l’isomorphisme entre des types de sociétés et des formes religieuses, et Alain Testart a poursuivi la recherche des liens entre les structures sociales, notamment dans leur dimension politique, et les représentations religieuses. Testart, qui s’appuie sur Tocqueville, Marx et Durkheim pour formuler son concept de « rapport social fondamental » et parler des isomorphismes entre domaines (ce que j’appelle ici des « lignes de force »), aurait tout aussi bien pu évoquer le travail de Max Weber sur les « affinités électives » (Wahlverwandtschaft) entre des types d’orientation religieuse et des types d’orientation économique. (p412-413)

< De même, Roger Chartier évoque les dispositions constitutives d’un même habitus pour rendre raison du lien établi par Elias et Dunning entre régime parlementaire et sport : « La sportization des passe-temps traditionnels n’est donc pas séparable de l’établissement du régime parlementaire. L’un et l’autre postulent et la légitimité de la compétition, même rude, et l’exclusion de la violence destructrice de l’adversaire. L’un et l’autre reposent sur un modèle « horizontal » d’affrontement qui porte des luttes euphémisées mais directes, menées selon des règles communément acceptées et dans un espace autonome, avec pour enjeu la victoire (électorale ou sportive). Un même habitus est donc à la fois déployé et façonné dans différents champs de pratiques, hétérogènes les uns aux autres [préface à Sport et civilisation, la violence maîtrisée] . » (p414)

Si l’on tire toutes les conséquences de ces remarques, alors il faut expliquer l’homogénéité relative de chaque type de société, ou la tonalité [cf Marc Bloch] particulière de tel ou tel type de société, par la transversalité de rapports sociaux fondamentaux, et, par conséquent, par l’existence de matrices centrales de socialisation (la famille, l’école et l’Église quand elles existent, etc., qui peuvent avoir des poids différents selon la période considérée, et le type de société considéré). Les enfants y apprennent et les adultes y confirment en permanence non seulement les différences de classe, de caste, d’ordre, de lignage, de clan ou de genre, les différences ethniques ou religieuses, en les découvrant ou en les vivant toujours à partir d’une classe, d’un genre, d’une ethnie, d’une appartenance religieuse, etc., donnés, mais aussi la nature des rapports sociaux fondamentaux prédominants de leur société. (p414) >

< L’étude récente (2021) du génome de l’ornithorynque a révélé qu’il possède des gènes de mammifères, d’oiseaux et de reptiles. De la même façon, de nombreuses sociétés sont elles aussi faites de bric et de broc, leur configuration disparate étant liée au rythme de développement plus ou moins rapide des différents domaines ou dimensions de la vie sociale.

Alain Testart notait ainsi à propos de la société française d’Ancien Régime, dans le premier volume de ses Principes de sociologie générale : « Dans les sept cas pris comme exemples de référence (tous réputés sociétés homogènes), nous avons le plus souvent commencé par citer un spécialiste qui fournissait une sorte de résumé de la société étudiée en la rapportant à un trait social, à un rapport social ou à une institution : Marc Bloch pour la société féodale, Gabriel Balazs pour la Chine impériale, ou Edouard Will pour la société grecque de l’âge de la Cité. On ne voit personne qui ait procédé comme tel pour la société d’Ancien Régime. Si l’on ne peut pas exclure que cette lacune soit due à la carence de la science, il est raisonnable de penser – il y a du moins un indice de preuve – que c’est parce qu’aucun rapport social, ni aucune institution, ne paraît suffisant pour caractériser cette société, laquelle est constituée de maints rapports sociaux dont on ne perçoit pas l’unité. »

Dans toutes les sociétés hétérogènes, on constate ainsi la « coexistence de principes contradictoires ». Ce sont des sociétés qui « amalgament des fragments » ou des « composés » de « sociétés homogènes ». (p415) >

 

*(Combinaison des lois, entrecroisement des lignes de force et faits singuliers)

Ce qui freine les sociologues dans la formulation de lois générales du fonctionnement des sociétés humaines, c’est le fait qu’ils ont en permanence à l’esprit des exceptions qui montrent, selon eux, que les « lois » en question n’ont rien d’universel ou qu’elles n’existent pas. Mais ce raisonnement est typiquement préscientifique et l’on peut regretter que les chercheurs en sciences sociales ne soient pas plus souvent formés aux sciences de la vie et de la matière ou, tout du moins, à l’histoire de ces sciences. Si c’était le cas, ils sauraient que les lois de la physique ne s’observent pas directement, et aussi facilement qu’on l’imagine, dans le monde empirique. Ces lois formulent des vérités qui sont même le plus souvent contre-intuitives dans la mesure où les observations ordinaires, sans dispositif particulier pour organiser les conditions de l’observation, viennent souvent infirmer ce qu’elles nous disent. (p416)

En fait, les observations que nous pouvons faire du monde social nous donnent à voir non pas les effets purs d’une loi, mais les effets combinés de plusieurs lois qui parfois se contrarient. (p416)

Découvrir les lois de la pesanteur, ce n’est pas s’y soumettre en connaissance de cause, mais, bien au contraire, accomplir le premier pas pour leur opposer d’autres forces. C’est grâce à la connaissance des lois de la physique, et notamment de l’aérodynamique, que le rêve d’envol a été réalisé – par l’invention d’avions, de planeurs, d’hélicoptères, de parapentes, de parachutes, etc. – et non en s’acharnant à les nier comme le font aujourd’hui ceux qui accusent les chercheurs en sciences sociales de fatalisme social et politique. (p419-420)

Le raisonnement autour des contre-exemples est courant, et présent chez les meilleurs chercheurs. Ainsi l’anthropologue Charles Stépanoff écrit-il que « pour réfuter une loi, il suffit de mettre en évidence quelques contre-exemples bien établis [246]  ». En suivant ce raisonnement, on ne pourrait pas parler de « loi de la reproduction sociale », ou de « loi qui fait que le capital culturel va au capital culturel », parce qu’il existe des cas avérés de non-transmission de l’héritage culturel et des cas de mobilités sociales ascendantes ou descendantes. Mais c’est avoir une représentation erronée de ce que sont les lois, car il n’y aurait pas plus de lois physiques que de lois sociales dans de telles conditions. (p420)

Les tendances statistiques les plus « fortes » ou les plus « lourdes » nous permettent de détecter la présence d’une loi, mais celle-ci n’agit jamais seule dans la réalité et les contre-exemples peuvent permettre de mettre au jour d’autres lois – et pas seulement des « circonstances » historiques comme on le lit trop souvent – qui contrecarrent les effets de la première. (p420)

Enfin, pour compliquer encore un peu plus les choses, il n’y a pas que les lois qui se combinent, mais ce sont aussi les différentes lignes de force qui s’entrecroisent pour former des types de sociétés relativement singuliers. […]. La seule grande correction qu’il faut apporter à la métaphore [du tissage], c’est le fait que les lignes de force qui se croisent ne sont pas indépendantes les unes des autres, mais sont interdépendantes et évoluent de concert, sous l’effet de l’état des autres lignes de force, même si leur développement respectif s’effectue à des rythmes qui leur sont propres [*] . (p422)

[* Françoise Héritier utilisait souvent la métaphore du jeu de mikado, en comparant chaque société au résultat d’un jet de bâtonnets. Ces derniers, comme les « invariants » qu’elle recherchait, sont toujours les mêmes, mais c’est la disposition d’ensemble qui est chaque fois différente. (note p422)]

 

***

< [Les formes de domination] Constatant les nombreuses proximités entre les primates non humains et les humains, on peut émettre l’hypothèse que les premiers hommes ont dû, selon toute probabilité, commencer à vivre sur des bases de dominance très proches de celles des primates non humains [*] , où se mêlaient, comme dans toute relation de dépendance parent-enfant, différentiel physique (force) et différentiel culturel-cognitif (savoir, expérience), pouvoir coercitif et pouvoir symbolique ou charisme-prestige. Mais au fur et à mesure de l’accumulation culturelle – et donc de l’augmentation du différentiel culturel entre les jeunes et les vieux – et de la division du travail selon des domaines de pratiques de plus en plus différenciés (ligne de force de la différenciation sociale des fonctions (ou de la division sociale du travail) et loi de différenciation tendancielle), la domination par la force physique a dû céder la place centrale qui était la sienne à des dominations de tout autres natures : « On peut soutenir que l’évolution de la culture cumulative et la diversification des domaines de compétence ont eu un impact plus profond sur les relations de dominance car elles ont entraîné la dilution de la dominance physique parmi un large éventail de sources de pouvoir [Chapais] . » (p680)

[* Bernard Chapais, qui fait partie de ceux qui émettent une telle hypothèse, en déduit cependant que « l’agression humaine a une histoire phylogénétique et une base biologique ». Comme dit précédemment à propos de Fox et Tiger, le fait qu’on retrouve des prémices de nos propres comportements sociaux chez les primates non humains ne signifie pas que tout cela est biologiquement déterminé. Je crois au contraire qu’on devrait dire que les primates non humains sont autant sociaux que nous, et que nos proximités prouvent la continuité évolutive d’un point de vue sociologique (Chapais 1991 : 213). (note p680)]

Une première remarque doit être faite à propos de cette domination par la force physique, qui repose elle-même toujours sur autre chose que de la force brute, tout particulièrement dans l’espèce humaine, et notamment sur des compétences de combat, des prouesses physiques qui impressionnent et font l’admiration des moins compétents : manier des armes, contrôler sa peur, savoir concevoir des stratégies ou des tactiques, savoir recruter des alliés ou développer des dispositions au leadership, etc. sont autant de compétences qui font le prestige de ceux qui les possèdent et forcent l’admiration de ceux qui ne les possèdent pas. De plus, grâce au langage, les menaces ou violences verbales, les intimidations, les humiliations, les ridiculisations se sont ajoutées aux actes d’agression physique. (p680-681)

Une seconde remarque est que, bien sûr, la domination physique ne disparaît jamais complètement dans l’histoire de l’humanité ; les enfants et adolescents de nos sociétés globalement très pacifiées entretiennent fréquemment des rapports empreints de violence et ceux ayant eu à subir la violence ou la menace physique de certains « petits caïds » de leur groupe de pairs pourraient en témoigner génération après génération. Bernard Chapais donne aussi l’exemple du contexte carcéral qui favorise la réémergence de la dominance physique. Ce retour à la centralité de la violence physique dans les prisons pour hommes (alliances ethniques fortes, batailles entre gangs, taux de violence élevés et viols) s’explique par le fait que la vie sociale des incarcérés est particulièrement réduite, que l’essentiel de leur vie est pris en charge par l’institution et qu’ils n’ont aucun espace autre que celui de leurs rapports entre eux pour exister socialement et avoir une quelconque reconnaissance. Les compétences notamment qu’ils ont acquises antérieurement à leur entrée en prison leur permettent rarement de s’attirer le respect des autres prisonniers (exception faite des compétences juridiques en tant qu’avocats par exemple) et les occasions de coopérer ensemble sont très limitées. On pourrait dire, en des termes sociologiques qui ne sont pas ceux de Chapais, que le pouvoir des acteurs sociaux se concentre sur les capitaux corporel et social.

Mais les compétences, et le prestige qui en découle, se développent au-delà de cette domination par la force, si présente dans les espèces peu ou non culturelles. Comme l’écrit Bernard Chapais : « La compétence, et donc le prestige, a envahi pratiquement tous les domaines d’activité chez l’homme. » Dans les premières sociétés de chasseurs-cueilleurs sans richesse connues, la domination physique est déjà loin d’être prédominante. On y observe une division du travail entre les chasseurs et les cueilleurs, entre les chamanes ou les sorciers et les profanes, entre les chefs de tribu ou de clan et les autres membres de la société, etc., et donc des différences entre experts et profanes dans différents domaines. Puis, on voit apparaître toutes sortes de fonctions (guerrières, politiques, juridiques, économiques, religieuses, scientifiques, culturelles, etc.). Le respect ou l’attrait des dominants (vieux et mâles) chez les primates aurait progressivement évolué au fur et à mesure du développement de la division du travail et de l’émergence de nouvelles hiérarchies propres à chaque branche d’activité. On parle d’admiration chez les humains et d’attrait chez les primates non humains, mais on pourrait parler dans les deux cas de respect. On respecte les plus forts et les plus expérimentés (adultes vs enfants) chez les primates non humains comme chez les humains, et l’on respecte aussi le bon guerrier, le bon chasseur, le sage ou le chamane chez les humains. Il y a une continuité évolutive en matière de statut et de domination chez le primate non humain et chez l’humain. (p681-682)

Et si nous avons converti des écarts (ou des différences) de compétence en hiérarchies de niveaux de compétence et des écarts de force physique en hiérarchies de niveaux de puissance, c’est parce que nous avons été constitués psychiquement à travers une relation de dépendance-domination parents-enfants, et que nous avons formé l’ensemble de notre perception du monde sur la base de cette situation indissociablement biologique et sociale, qui nous amène à opposer et hiérarchiser les vieux et les jeunes, les forts et les faibles, les grands et les petits, les experts et les profanes, etc. Père et mère sont à la fois respectés-admirés par les enfants du fait de la dépendance physique et culturelle à leur égard (sans leur aide-protection-soin-nourrissage et sans leur transmission culturelle, pas de survie possible) et craints du fait de leurs pouvoirs physique et symbolique de coercition. Si l’on extrapole ces deux dimensions de la domination parentale, on peut dire par exemple que l’armée et la police disposent d’une force de coercition à l’égard des citoyens, mais que l’État protecteur est une puissance dont les citoyens dépendent (allocations, soins de santé, savoirs, etc.) ; de même, les ouvriers, qui sont dépossédés des moyens de production, dépendent des patrons pour assurer leur subsistance, ceux-ci profitant de cette dépendance pour exploiter leur force de travail, sans avoir besoin en général de les contraindre physiquement à travailler pour eux ; certains esclaves, en revanche, peuvent travailler sous la menace de sanctions physiques. L’histoire des rapports de domination (économiques, politiques ou religieux) montre que les dominants oscillent ou alternent entre les deux grands moyens d’exercice de la domination que sont, d’une part, la dépendance et le respect et, d’autre part, l’exercice ou la menace de l’exercice de la violence physique et symbolique.

Dans ces exemples, on voit que l’une des particularités des humains est d’avoir utilisé les relations de dépendance pour pouvoir exploiter et mettre à leur service d’autres humains, alors que, chez les primates non humains, le différentiel de pouvoir se manifeste essentiellement en termes d’ordre de priorité ou de préséance dans l’accès aux ressources. Lorsqu’une espèce animale semble pratiquer l’esclavage (le terme est parfois employé par les éthologues), comme dans le cas des fourmis éleveuses de pucerons ou celui des fourmis esclavagistes, c’est en réalité davantage une forme de domestication qu’une réelle forme d’esclavage dont il s’agit. Qu’elles nourrissent des pucerons pour récolter le miellat qu’ils produisent ou qu’elles aillent voler les larves ou les nymphes d’autres espèces de fourmis pour renforcer leurs effectifs et les faire travailler pour le bien de leur colonie, il s’agit bien à chaque fois d’une mise à son service d’une autre espèce et non d’une exploitation d’une partie de son groupe. (p682-683)

Pour conclure, on peut dire que les faits de domination et de hiérarchie sont omniprésents dans le vivant non humain, et que ceux-ci s’expliquent en grande partie par le fait que, les ressources (quelles qu’elles soient) étant toujours limitées, des luttes pour l’appropriation de ces ressources viennent déterminer qui peut faire quoi et qui peut avoir accès à quoi au sein du groupe (loi Marx [2] de la lutte entre groupes ou individus). La reconnaissance, plus ou moins durable ou éphémère selon les espèces, des places de chacun dans un ordre hiérarchisé, a pour effet (et peut-être même pour fonction) de pacifier les rapports interindividuels, en évitant de multiplier les actes d’agression. Cela est vrai pour des espèces d’oiseaux comme pour des espèces de singes, et l’on peut dire que la domination est consubstantielle à toute vie en groupe un tant soit peu complexe, ce qui concerne de très nombreux taxons au sein de l’ensemble des sociétés animales.

Ce qui s’ajoute avec les espèces altricielles, qu’on trouve chez les oiseaux comme chez les mammifères, et tout particulièrement chez l’espèce humaine caractérisée par une altricialité secondaire, c’est le fait général de dépendance-domination dans les rapports parents-enfants. Dans les sociétés humaines, ces rapports de dépendance-domination entre parents (ou, plus généralement, entre adultes) et enfants structurent tous les rapports de domination (sexués, politiques, économiques ou religieux) existants. Ils constituent le premier rapport de domination expérimenté par les individus au cours de leur existence et forment la matrice comportementale et mentale à partir de laquelle les formes de dépendance-domination les plus diverses se sont développées. Si des rapports de domination interindividuels et inter-groupes existaient sans le fait d’altricialité (de nombreuses espèces non altricielles nous en fournissent beaucoup d’exemples), ce fait, et plus encore l’altricialité secondaire (en tant que propriété particulièrement marquante de l’espèce humaine), imprimerait sa marque de fabrique à l’ensemble des rapports de domination dont on peut dire qu’ils dérivent du rapport fondamental de dépendance-domination parents-enfants.(p683) >

 

***

< En poursuivant l’argumentation développée dans les précédents chapitres, je peux formuler la thèse selon laquelle l’origine de l’État prend sa source dans la domination universelle des parents sur les enfants, ou, inversement, dans la nécessaire dépendance des enfants par rapport à leurs parents. Ce pouvoir immense, et quasiment absolu pendant plusieurs années, du parent sur l’enfant n’a pu, au cours de l’histoire de l’humanité, immédiatement se transposer comme tel sur le plan collectif, dans le rapport chef/groupe. Au départ, le « chef » n’a pas, ou que très peu, de pouvoir. Mais ce n’est pas un hasard si les anthropologues l’ont, malgré leurs hésitations, désigné par ce nom de « chef », car il constitue l’élément politique de base (ou minimal) sur lequel l’État va se construire et prendre de l’ampleur : un individu séparé du reste des individus et vers qui tout converge. Il faudra attendre les premiers États despotiques, puis beaucoup plus tard les monarchies absolues, pour que le commandement dans l’ordre collectif commence à atteindre un niveau de puissance comparable au commandement des parents sur leurs enfants. Considéré de cette manière, l’État est une concentration, entre les mains d’un seul, d’une poignée d’individus ou d’une structure portée par une multitude d’individus, des pouvoirs exercés sur l’ensemble du (ou des) groupe(s). Sans la structure de domination-dépendance propre à cette espèce particulière de mammifère altriciel qu’est Homo sapiens, pas de structure politique de domination possible. Mais il fallut du temps avant que cette « institution de pouvoir séparé » (Clastres) ne se renforce (ne « s’arme ») et ne s’amplifie. Et tout au long du développement des sociétés, cette structure politique se référera en permanence, comme nous le verrons, au rapport parent-enfant : parent gouverneur ou commandeur/enfant gouverné ou commandé, parent sanctionneur/enfant sanctionné, parent protecteur/enfant protégé, parent instructeur/enfant instruit, etc. (p711-712)

Lorsqu’on cherche à formuler quelles fonctions a rempli l’État au cours de l’histoire (certaines étant invariantes et d’autres étant apparues en fonction du type de société), on peut lister une série relativement limitée d’items :

– fonction de gouvernement et de justice (production de lois) ;

– fonction de protection-attaque-sanction physiques vis-à-vis de l’extérieur du groupe (armée) ;

– fonction de protection-attaque-arbitrage-sanction physiques à l’intérieur du groupe (police) ;

– fonction de protection nourricière et sanitaire ;

– fonction de protection symbolique (religion ou équivalent ; les premiers États dissociant peu pouvoir temporel et pouvoir spirituel) ;

– fonction « économique » (avec le prélèvement d’impôts pour pouvoir faire vivre des corps d’armée ou de police, des prêtres, des rois, des juristes, etc., « improductifs », pour mener des grands travaux en vue de la protection collective – forteresses, remparts, etc. –, de la prospérité collective – canaux, barrages hydrauliques, etc. –, de la glorification des dieux ou de sa propre glorification – pyramides, mégalithes, monuments, etc.) ;

– fonction socialisatrice (tardive dans l’histoire de l’État : pendant longtemps l’État n’a pas organisé les rapports de transmission culturelle qui se jouaient essentiellement dans la famille et dans les milieux professionnels).

Si l’on se demande ensuite pourquoi toutes ces fonctions sont universelles, on ne peut manquer de remarquer qu’elles sont fondamentalement des prolongements de fonctions parentales (de protection contre les ennemis extérieurs, d’arbitrage en cas de conflit entre les membres de la même famille, de gouvernement et de justice, d’organisation économique de la survie familiale, de protection symbolique, de socialisation, etc.). Et l’on prend conscience alors que l’État s’est approprié progressivement le monopole de fonctions qui étaient initialement assurées, d’abord par la famille, puis par les milieux professionnels, les institutions religieuses, etc.

Ces fonctions préexistent donc à l’avènement de l’État, mais c’est seulement avec l’État qu’elles s’articulent toutes dans une même institution de pouvoir séparé. L’État s’invente en lien avec la différenciation sociale progressive des fonctions et leur délégation progressive à une institution séparée du reste du groupe. Il répond ainsi au besoin de coordination d’activités sociales qui se différencient dans des sociétés de plus en plus étendues démographiquement. Autrement dit, l’État advient comme une réponse nécessaire – et convergente – au problème de cohésion collective posé par un certain degré de différenciation. L’État finit alors nécessairement par devenir, mais seulement au terme d’un très long processus historique, ce que Pierre Bourdieu appelait un méta-champ, c’est à dire un champ spécifique capable d’intervenir sur l’ensemble des champs d’une société (mais il serait préférable d’élargir le champ d’intervention étatique à l’ensemble des groupes composant la société, la famille ne constituant en aucun cas un champ).

À partir de l’idée d’un État concentrant une série de fonctions exercées par tout parent vis-à-vis de sa progéniture, on est conduit à formuler une définition de l’État moins restrictive que celle de Max Weber (institution qui « revendique avec succès le monopole de la violence physique légitime [155] »), reprise par Norbert Elias, ou même que celle, élargie, de Pierre Bourdieu (en substance, institution qui revendique avec succès le monopole de la violence physique et symbolique légitime). On peut ainsi dire que l’État est l’institution séparée qui exerce, de façon légitime, les fonctions de gouvernement et de justice, de protection-attaque-arbitrage-sanction physique à l’intérieur et à l’extérieur du groupe, de protection nourricière et sanitaire, de protection symbolique, d’organisation économique et, plus tardivement dans l’histoire, de socialisation-transmission culturelle. (p711-713) >

 

***

Quelques liens :

https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2023/09/20/bernard-lahire-les-structures-fondamentales-des-societes-humaines/

https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2023/11/29/bernard-lahire-eux-nous-ethnocentrisme-racismes/

http://www.lahuttedesclasses.net/2023/10/les-structures-fondamentales-des.html

https://www.rfi.fr/fr/podcasts/autour-de-la-question/20230926-qu-ont-en-commun-toutes-les-sociétés-humaines

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-midis-de-culture/bernard-lahire-ce-drole-d-animal-de-la-sociologie-2309245

 

 

Bernard Lahire - Les structures fondamentales des sociétés humaines - découverte 2023
Tag(s) : #livres importants, #science, #histoire, #anthropologie
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :