Texte intéressant de 1935, inédit en français jusqu'à la présente édition par les PUF, qui cherche à inscrire le développement du nazisme dans le temps long de l’histoire de l’Allemagne, en croisant intimement histoire des empires, histoire des schismes religieux de la chrétienté, développement des Lumières et de la rationalité scientifique, développement de l’industrialisme, dans l’espace européen. Contrairement à l’approche de l’Ecole de Francfort qui cherchait l’origine du nazisme dans une faillite des Lumières, Plessner comprend l’histoire de l’Allemagne moderne comme la conséquence de son incapacité structurelle, du fait de sa soumission particulière au luthéranisme, à entrer dans cette dynamique. Plessner est cependant tout à fait conscient que la raison abstraite des Lumières avait déjà été critiquée théoriquement par Hegel et Marx, et qu’elle l’a été concrètement, un peu plus tard, dans la déconstruction sociale et sociétale générée par la guerre mondiale.
Point important, Plessner souligne le fait que la logique impériale ne doit pas être confondu avec la logique de l’État-nation, largement incompatibles, et relie la dynamique de l’Allemagne à son incapacité à se constituer en État-nation, par son refus de la logique des Lumières car prisonnière du compromis de Luther avec les micro-États de l’Allemagne impériale, Allemagne en outre déchirée entre deux logiques impériales distinctes, l’empire allemand (plutôt luthérien) et l’empire autrichien (plutôt catholique), suite à la dissolution du Saint Empire en 1806.
La dévalorisation de toutes les croyances et de toutes les idéologies, considérées comme déconnectées de la réalité historique, en particulier ici allemande, dans le tournant du XXe siècle, finit par ne laisser place qu’à une forme de vitalisme à travers lequel, darwinisme social aidant, la notion de race, impliquant donc aussi celle de race supérieure, trouve presque ‘‘nécessairement’’ toute sa place… On peut souligner que la même époque avait vu se développer la psychanalyse, qui faisait déjà la part belle à une forme de mise en exergue d’instincts inconscients, renvoyant à un niveau en dessous des capacités rationnelles.
La situation présente de la Russie ressemble beaucoup à la situation de l’Allemagne au début du XXe siècle : l’incapacité de se réaliser dans un État-nation, sur la base traditionnelle qui associe un peuple, un territoire et une langue. D’où la pertinence historique du concept d’Empire [Reich], et sa vocation intrinsèque à faire appel à un universel : il faut distinguer ici Empire et État, les deux obéissant à des logiques distinctes (si un État peut constituer autour de lui un empire – comme cela s’est produit avec les empires coloniaux – un Empire ne peut pas passer directement à la forme État, comme le montre l’éclatement des empires existants lors de la Première Guerre mondiale (en fait la première phase de la guerre mondiale...), l'Allemagne devenant ici un cas d'école). La puissance du mouvement ouvrier allemand d’alors tient donc en partie au fait que son universalisme socialiste pouvait compenser le manque d’unité étatique, de la même manière que le régime stalinien en URSS pouvait compenser l’absence d’un État russe obéissant aux canons traditionnels occidentaux. L’échec de la normalisation étatique à la chute de l’URSS laisse donc toute sa place à l’ancienne logique d’empire qui n’avait été dépassée qu’en apparence par l’État communiste, qui n’a jamais été un État-nation au sens traditionnel et historique du terme.
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CH3 - Non l'État, mais le peuple. Le complexe romain (p83-99)
Il y a en Europe trois grands peuples qui n'ont pas pris part au développement de la conscience moderne de l'État depuis le XVIIe siècle : l'Espagne, l'Italie et l'Allemagne. Car dans cette période décisive, le destin était contre eux.
La grandeur de l'Espagne déclinait. Sa politique de la Contre- Réforme, son combat pour le renouvellement de la chrétienté catholique, son adhésion persistante à l'idée d’universalité et à l'imperium sacré, condamnèrent l'Espagne à résister aux forces libératrices du monde moderne. L’Italie était morcelée en petits territoires dominés par les États pontificaux, l'Espagne, l'Autriche. Et l'Allemagne se désintégrait dans les guerres de Religion, le combat des princes contre le pouvoir impérial. C'est pourquoi la pensée moderne de l'État est étrangère à ces peuples, elle n'a pas poussé sur leur sol et eux-mêmes n'ont pas grandi avec elle. Or plus la possibilité d'apercevoir leur image dans le miroir d'un État s'amenuisait, plus la conscience d’appartenir à un même peuple demeurait vive, et devait le demeurer s'ils voulaient préserver et développer leurs coutumes, leur langue et leurs droits ancestraux, leur vie entière, à l'écart des princes et des autorités. Ce qui conféra au mot « peuple », chez les Espagnols, les Italiens et les Allemands, une tonalité particulière. |
Les langues de la France et de l'Angleterre ne possèdent pas de concepts tels que pueblo espanol, popolo italiano, deutsches Volk avec une signification analogue. Ce qui imprègne la France et l'Angleterre, ce sont leurs idées de l'État. Commonwealth et nation formèrent une sphère publique de la citoyenneté et de la communauté issue de l'esprit du droit qui, contrairement à la simple existence d'un peuple, accueille en son sein comme égal en droits quiconque la défend. On est français et anglais, même de naissance, toujours au regard d'une décision; on peut le devenir. La France et l'Angleterre sont des pays que l'on revendique, des États de confession politique, et exerçant par conséquent une force influente et harmonisante.
Pour les peuples arrivés trop tard en revanche, victimes du Saint-Empire romain germanique, les choses se présentent de façon différente, et pour chacun en particulier, encore autrement. Pueblo espanol garde encore une nuance médiévale, préserve l'unité, malgré toutes les différences entre les ordres, malgré la richesse et la pauvreté, préserve la filiation devant Dieu, son Église et son roi, sans romantisme, réellement, catholiquement. Popolo italiano possède les mêmes traits médiévaux, mais en lui vit la tradition des territoires et des cités-États, du populus romanus, et ainsi, sans le formuler expressément, l'idée républicaine de l'État. Tous deux expriment une forme de vie méditerranéenne et catholique des rues, des églises et des places, une existence de tous visible par tous. Il en va autrement du deutsches Volk, réel mais non visible. Son essence est unité et fond créateur, accord mobile dans l'image de l'organisme. Cette catégorie, créée par Herder, en opposition à l'abstraction nivelante de l'idée universelle d'humanité, pour combler le vide entre l'être raisonnable individuel et la raison humaine générale, l'être humain générique, est romantique et acquit | au XIXe siècle une réalité significative lui permettant de déployer aujourd'hui la violence d'une idée politique.
Avec plus d'acuité que ses équivalents latins, elle exprime une protestation contre la forme d'existence politique des Allemands au cours des siècles de particularisme et de demi-solutions, contre le déchirement religieux intérieur qui a divisé aussi en elle-même leur vie spirituelle par-delà le domaine de la religion. Et à nouveau, tout à fait dans l'esprit du XIXe siècle, elle tente d'opposer à l'absence de tradition et à l'évolution erratique de l'Allemagne un contrepoids positif (et un droit intérieur) en affirmant voir dans le peuple quelque chose d'original, et même l'originalité immuable elle-même. La thèse de Fichte selon laquelle le peuple allemand aurait parmi les Européens, et notamment au regard de la France, une signification singulière parce qu'il serait un « peuple originel », doté d'une langue pleinement développée, non latinisé et donc encore au contact de son origine et s'y renouvelant au lieu d'être simplement institué, ressemble à une analyse de toute la charge affective accumulée dans le concept de peuple.
« Peuple allemand » signifie lien au sol, au pays natal, à la coutume ancestrale. En tant que tel, il est étranger à toute essence civilisée, artificielle. Il ne saurait tolérer au-dessus de lui aucune forme, aucun ordre qui ne sortirait pas de lui-même. En cela se dessine la vieille opposition à la France. En Allemagne, des mœurs autochtones et originelles, en France, particulièrement celle, à la fois attirante et menaçante pour les Allemands, des Lumières, de la Révolution et du bonapartisme, une culture de la société abstraitement rationnelle.
Cette hostilité héréditaire symbolise toutefois une contradiction plus profonde. Pour la France, l'État tient lieu, de façon très générale, de principe impersonnel de l'administration centrale, d'ordre juridique de la loi soustrait au lien vital | historique et à celui, ontologique et naturel, du territoire et du groupe ethnique, l'État lui-même s'appuyant sur l'idée romaine du droit. Or ceci désigne le cœur précisément de ce que le concept protestataire de peuple exclut comme étranger et préjudiciable à celui-ci : l'élément romain sous toutes ses formes.
Rome apparaît sous quatre prismes comme l'adversaire du peuple allemand :
- en tant que puissance mondiale civilisatrice qui, lors de son extension, a attiré les Germains dans le halo de lumière de l'histoire et
- en tant qu'Église catholique romaine qui les a christianisés. Une partie du peuple s'est libérée de la romanisation par la Réforme, mais la présence de l'Église romaine sur le sol allemand demeure un danger permanent ;
- en tant qu'humanisme italien et Renaissance italienne et leurs influences, vivaces encore aujourd'hui dans la vision spirituelle et artistique des Allemands ;
- en tant que pensée moderne de l'État, transmise par le biais du droit romain et de l'idéal de la république remis au goût du jour à la Renaissance, qui fait de l'homme le vecteur de l'ordre libre pour le bien de l'homme lui-même, c'est-à-dire en tant que pensée étatique de l'Europe occidentale, en particulier de la France, dans la perspective d'un conflit possible avec l'Allemagne ; de cette France dépendant dès son origine de l'Église romaine et de la culture latine, dont le retrait précoce de l'Europe universelle du Moyen Âge et le centralisme national remettaient en cause depuis toujours le sens de l'Empire romain de nation allemande.
Cette hostilité à l'élément romain trahit sans aucun doute non seulement la conscience malheureuse des Allemands (qui, selon un mot de Nietzsche, sont d'avant-hier et | d'après-demain mais n'ont pas encore d'aujourd'hui), mais, tout autant, leur histoire réelle. À l'est de l'Elbe se trouve un territoire de colonisation; son sol relativement jeune est culturellement moins attirant, moins prometteur que celui délimité par l'empire carolingien. L'Allemagne tend spirituellement vers l'Ouest, le Rhin constitue son axe, tandis que ses possibilités politiques sont à l'Est. L'histoire de la Prusse s'est décidée à l'est de l'Elbe, c'est là que se trouve Berlin. L'Allemagne souffre de ce tiraillement entre son orientation politique et son orientation culturelle, qui ranime en permanence le souvenir de vivre entre deux traditions impériales, car la ligne du Rhin trouve son complément historique dans celle du Danube. Cologne et Mayence sont culturellement plus étroitement liées à Vienne qu'à Berlin, capitale de la Prusse. Cette ligne correspond en même temps à la séparation entre les territoires à majorité catholique et à majorité évangélique. Et il est révélateur qu'elle suit approximativement le tracé du limes, l'ancienne frontière de l'Empire romain.
L'expression « hostilité à l'élément romain » employée plus haut appelle par conséquent une restriction quant à l'orientation politique. Elle n'a aucun sens en Autriche, dans le sud catholique de l'Allemagne et en Rhénanie, et trahit la perspective partiale de l'Allemagne du Nord, de la Prusse et de l'évangélisme. Or étant donné que cette perspective devint déterminante pour le développement de l'État allemand sous la conduite de la Prusse, que le Reich bismarckien fut porté par l'esprit prussien, le concept de peuple allemand, malgré sa neutralité au regard des oppositions étatiques et confessionnelles, attira l'attention de la couche politique dominante . La Prusse avait grandi contre l'empereur à Vienne, et avec elle l'esprit du luthéranisme. En ce sens, le mot attribué au pape Benoît XV, prononcé en 1918 : « Luther a perdu la guerre », caractérise bien la situation interne du Reich. |
D'un point de vue intellectuel et culturel cependant, il est douteux que l'on puisse restreindre l'essence antiromaine au concept de peuple allemand. Ici le cadre confessionnel ne suffit plus. Au cours de la sécularisation moderne de la vie, l'Europe développe une culture autonome dans la science, la philosophie, l'art, l'État et l'économie. Les impulsions de cette sécularisation proviennent plus indirectement que directement du protestantisme, qui visait le rétablissement de la foi chrétienne. Le principe de l'Écriture comme source unique de la révélation et l'isolement de l'individu dans sa conscience morale, comme gage de rapport originel seul à seul avec Dieu par la foi, agissent finalement dans la direction déjà indiquée par l'humanisme et la Renaissance italienne dans le monde catholique. Par la force de l'idée de profession, il incombe au luthéranisme en Allemagne la tâche de nourrir la vie spirituelle d'énergies personnelles, car il justifie religieusement la performance dans le travail séculier. La bourgeoisie protestante devient le vecteur d'une culture portée aux résultats et avide de progrès. Quelles que soient les avancées de la nouveauté, elles proviennent toujours des protestants. Au regard du nouveau et par sa seule force, l'ancien se transforme ou pâlit progressivement sous son ombre. Devenant la force vitale rectrice, le protestantisme forge donc des hommes nouveaux, y compris là où ils adhèrent encore à l'ancienne foi. Ainsi entre de lui-même dans l'idée du peuple allemand, comme réalité religieusement neutre de la vie spirituelle et culturelle, un trait protestant c'est-à-dire antiromain.
Cette idée ne saurait donc remplir sa fonction également politique de surmonter les contradictions étatiques et confessionnelles de l'Allemagne, et de garantir son unité, son authenticité, sans le sens dynamique et organique qui lui est propre. Comment serait-il possible sinon de réunir en un | tout des protestants et des catholiques, des Prussiens et des Allemands du Sud ? Comment réaliser autrement l'équilibre entre les deux traditions impériales, l'effacement du limes ? L' idée de peuple s'approfondit en s'opposant au catholicisme romain, à l'idée romaine du droit et de l'empire, à la langue latine de la culture, comme doivent s'approfondir toutes les grandes idées sous l'effet de cette tension, en vue de l'unité, appelée romantique, de la réalité et de l'invisibilité.
Il est à noter que l'élément romain constitue l'adversaire intérieur de cette force primitive issue du peuple, parce qu'il fait lui-même partie de l'histoire de l'Allemagne. En tant que force formatrice de l'ancien Saint-Empire, il agit encore dans le renouvellement de la pensée impériale par Bismarck. Il ne serait pas son adversaire sans cette double signification qu'il acquiert au début du Moyen Âge, lors des voyages en Italie des grands empereurs allemands et de leurs luttes contre la papauté. Symbole de la malédiction, apparaissant au XVIe siècle, de l'histoire allemande d'être liée la mission de l'imperium, il porte en lui le dilemme à la fois de constituer le sens de l'histoire allemande et de mettre en danger cette mission par la romanisation et l'aliénation. C’est pourquoi l'adversaire de l'Allemagne n'est donc pas le Sud, la Rome réelle, car aucun vrai péril ne menace d'en sortir dans la période moderne. L'Italie ne devient une force politique qu'en 1870 et n'exerce une influence culturelle, après la fin de la Renaissance, pratiquement que par son architecture et sa musique.
La grande menace politique et intellectuelle vient uniquement de la France, de l'État de Louis XIV, des Lumières, de la Révolution et de son accomplissement césarien en Napoléon ; de cette France claire, plus heureuse, issue de l'esprit de la latinité et devenue la séduisante puissance prédominante de l'Occident, le concurrent favori du destin dans | la lutte interne pour l'idée romaine de l'empire [Reich]. Cela explique pourquoi la France peut influencer si profondément l'esprit allemand : par sa liaison à l'élément romain, il est enclin et déterminé à voir dans la stricte latinité l'accomplissement d'une mission qui à l'origine lui revenait. D'où le trouble que lui suscite aussi le bonheur de la France : il souffre en lui-même de la romanité et la ressent donc plus profondément. La France doit lui être un scandale en tant que puissance pour qui les choses sont plus faciles et qui prend donc tout à la légère, de sorte que toute efficacité française porte aux yeux des Allemands la signature de la simplification.
Ce qui dans cette efficacité parle à l'esprit allemand, davantage que l'essence gauloise et le sang romain, davantage même que l'idée française de l'État, c'est l'esprit spécifiquement occidental de la quotidienneté normalisée, Par-delà les profondes contradictions entre les manières d'être française et anglaise, cet esprit apparaît à l'essence allemande comme unifié, non en raison de choses extérieures fortuitement communes aux deux nations, mais de l'esprit du droit romain des deux confessions religieuses qui l'ont constitué, le catholicisme et le calvinisme. Même le calvinisme. C'est précisément parce que Calvin, porté par l'esprit du droit romain, prend pour fil conducteur la suprématie de l'Évangile sur l'État séculier qu'il représente pour l'Église catholique un ennemi plus profond et plus dangereux que Luther. Il est encore assez catholique pour voir dans la théocratie l'essence de l'Église. Que signifie en revanche la monacale indifférence au monde chez Luther, son retrait dans la sphère intérieure, dans la profondeur sans image de la conscience morale personnelle ? Et Calvin est français, il a étudié à Paris ; son influence sur l'Angleterre les Pays-Bas et les États-Unis les rapproche de la France | catholique, et ce à mesure que les Lumières neutralisent les contradictions confessionnelles. Que la sécularisation dans le milieu catholique et dans celui de l'Église libre, par-delà les oppositions entre la tradition là-bas rationnelle et déductive, ici heuristique et inductive dans la façon de prendre en charge la vie, ait pu créer une culture des Lumières, une base de compréhension pour les peuples occidentaux, ne s'explique que par la parenté des deux confessions dans l 'esprit du droit romain. Sur le sol luthérien en tout cas, une culture des Lumières n'a pu se développer. Le produit de celle- ci, l'État rationnel intramondain empruntant la forme de la démocratie parlementaire, est demeuré intérieurement étranger à l'Allemagne. L'idéal allemand d'un État du peuple juridiquement fondé sur la communauté pointe, bien que lui aussi sur le plan intramondain, dans cette autre direction de l 'ascendance et de la provenance qui fait prévaloir des principes historiques sur les normes d'un libre accord.
Une comparaison des perspectives étatiques occidentale et allemande, sur l'arrière-fond des antagonismes confessionnels entre le catholicisme et le calvinisme d'un côté et le luthéranisme de l'autre, rend transparente sur le plan idéel l'opposition de l'Allemagne à l'Occident, sa protestation contre l'humanisme politique de l'Europe de l'Ouest. Car le retard malheureux de l'histoire politique allemande ne saurait expliquer à lui seul que l'évolution des idées politiques en Allemagne ne put établir aucune relation avec les concepts directeurs du droit naturel et international et le mouvement humaniste des Lumières. Pourquoi cherche-t-elle d'autres normes conceptuelles pour ce que la marche des choses lui a refusé ? Comment en arrive-t-on à ce rôle singulier de l'idée de peuple dans la conscience politique, et à cette appréciation du rôle de l'histoire pour l'État si complètement différente de la conception occidentale ? |
Une analyse de la pensée abstraite de l'État ne fournit aucune réponse à ces questions, décisives pour l'éloignement idéel de l'Allemagne du monde occidental. Il convient de revenir aux forces religieuses motrices qui ont contribué à la formation du monde national moderne, bien que largement contre leur volonté et pour un effet qui dépassait leurs forces, et déterminé le cours de la sécularisation en un double sens. Cette duplicité de la relation entre la foi chrétienne et la vie de l'État, agissant dans l'histoire à la fois comme un frein et une incitation, a une origine dogmatique.
En effet, tant que la domination des hommes sur les hommes possède un caractère traditionnel (par exemple dans la famille étendue, le clan, le groupe de familles, la tribu), on accepte l'exercice de la violence par les privilégiés sans se soucier de questions de principe. Mais dès lors qu'un État se substitue au rapport traditionnel de domination, le privilège de la violence exige une justification, Cela vaut depuis toujours, en particulier pour les États chrétiens, car le christianisme, par l'antagonisme du droit et de la grâce, de la loi et de l'amour, a remis en cause la violence terrestre au regard de Dieu et de la filiation divine de l'homme. Sans mission divine, l'État n'est donc plus supportable pour le chrétien.
La tentative de renouveler l'Empire romain, la pax romana, comme un État de Dieu, comme pax christiana, la lutte entre le pape et l'empereur, et, après l'affermissement du pouvoir temporel, les efforts pour théoriser un équilibre des pouvoirs au sein de l'État, comme la doctrine des deux glaives, le montrent clairement. Tous les mouvements populaires révolutionnaires de la Réforme ou ceux qui la précèdent restent attachés à la mission divine, même lorsque, pour s'opposer à l'empereur ou à l'Église, ils emploient des arguments du droit naturel. Mieux : l'idée d'un droit natif de | l'homme à l'autodétermination trouve dans la foi chrétienne en le royaume de Dieu et la rédemption de l'homme par le sang du Christ son fondement surnaturel. En tant que créature de Dieu, en tant que sauvé dans le Christ, l'homme n'appartient plus entièrement à la civitas sous la loi terrestre. Il est appelé à combattre pour l'accomplissement du royaume céleste. L'assemblée chrétienne originelle constitue un exemple de communauté qui transcende l'idée antique de polis. Tous les mouvements réformateurs inclinent ainsi au renouvellement dans l'esprit de cette première assemblée, et maintiennent constamment éveillée la conscience de l'homme intemporel en l'homme. Par là, ils assurent la fonction d'une protestation contre l'ordre du pouvoir de leur temps, même s’ils ne remettent pas en cause le principe même de l'autorité de l'Église et de l'empereur. Dans la sécularisation des XVIIe et XVIIIe siècles, la foi dans le droit naturel et sa rationalité conserve encore ce noyau supramondain.
Ce n'est qu'avec le changement de valeur de la vie professionnelle terrestre accompli par le protestantisme que se déplace la ligne de front de la foi chrétienne contre l'État séculier. Cette réévaluation signifie certes pour le catholique une profanation de l'homme, une révolte et un déchaînement de son agir contre l'ordre octroyé par Dieu. Dans le dessein protestant cependant, elle sanctifie justement son œuvre, radicalise la piété jusqu'à la racine de l'homme lui-même et inaugure ainsi un nouvel équilibre entre la politique intramondaine et l'existence chrétienne. Seulement la logique des faits ainsi introduits dans le monde est plus forte que l'intention originelle dont ils sont issus. Le déplacement des intérêts vers le monde agit finalement contre la conviction religieuse qui était originellement à son fondement.
Non d'un seul coup il est vrai. La raison est d'abord une qualité métaphysique de l'homme qui le maintient | en relation avec Dieu. Quand elle est invoquée contre le droit divin légitime et le système féodal qui lui est associé, et que le droit naturel l'est contre celui advenu par l'histoire, l'opposition ne se situe pas encore entre conceptions séculière et religieuse de l'État mais seulement au sein des conceptions religieuses. Ce n'est que progressivement que la raison s'humanise pour devenir une simple qualité d'un être périssable. Et, conformément à cette humanisation, l'opposition rationnelle acquiert une plus grande liberté de mouvement, y compris dans sa façon de polémiquer. Peu à peu les hommes ont perdu le respect qu'ils éprouvaient pour elle en tant que puissance divine, suprahumaine et contraignante en l'homme. Et l'intramondain humain doit combler l'espace à mesure que l'aspect religieux s'estompe.
La loi de la rationalité s'applique à elle-même. Son principe, la libre discussion, devient lui-même objet de discussion. Le combat contre la simple légitimité, à l'origine pour l'améliorer, pour une forme plus pure de l'État, pour son ancrage dans l'essence supranaturelle du droit « naturel», aboutit à une réévaluation de l'État lui-même. Il achève la sécularisation de la domination étatique, privant même ses présupposés de tout caractère religieux.
Au vu de cette logique de la sécularisation politique, on serait tenté de supposer les stades avancés de ce processus dans les pays influencés par le protestantisme. Or celui-cl a historiquement en même temps un effet retardant, parce qu' il suscite un réveil religieux.
Il est révélateur que la Révolution anglaise eut lieu un siècle avant la française. En France, la constellation du catholicisme, du droit divin et du centralisme rationnel empêcha la désunion, comme en Angleterre, du système féodal et d'un opposition religieuse portée par la pensée du droit naturel de l'homme à l'autodétermination. La Révolution de Cromwell | est la conséquence du puritanisme. La démocratie parlementaire anglaise se tient donc sous le signe de la confession évangélique, de l'esprit de communauté non conformiste. Il manque en revanche à la Révolution française l'élément réformateur. En bute au monde catholique, elle est donc à l'origine antichrétienne et athée. Son image de la raison et de l'homme se forme sur le modèle de l'Antiquité ; Dieu le Père s'en est retiré. Son règne de l'humanité est de et pour ce monde, bien que sous le signe d'une déesse, la Raison, et lié à sa mission éternelle.
Malgré tout, historiquement, le combat contre l'autorité instituée par Dieu, et le déclin de celle-ci, en tant que domination exercée par autrui et légitimée « de l'extérieur » par une autocratie légitimée « de l'intérieur », s'inscrit dans la ligne du protestantisme. Ce combat puise dans la réévaluation de la vie profane que le protestantisme opère sa force déterminante . Jusqu'à ce qu'enfin soit atteint son but immanent, la démocratie pure, qui peut renoncer à toute mission religieuse ou métaphysique, à toute justification, parce qu'en elle ne se trouve plus aucune autorité irrévocable, aucune couche sociale préposée de façon absolue à l'exercice de la violence. Le dualisme de l'autorité et de la sujétion, du dominant et du dominé a alors cédé la place à une idéalité de l'autodétermination civile, c'est-à-dire de l'autoadministration. Le sujet et l’objet de l'État dès lors se confondent. Commander et obéir n’émanent plus que de la totalité; tous deux sont évincés, c’est-à-dire limités à la totalité, dépouillés de leur « fausse » dignité et réduits à une nécessité technique résultant de la contrainte de répartir les commodités de la société.
Enfin, l'État devient un appareil, un appareil dédié à la sauvegarde du bien commun. N'étant plus qu'une simple méthode, ce qu'il est toujours depuis lors, cette essence formelle et maniable lui garantit en fait une existence | éternelle. Lorsqu'un gouvernement a accumulé un certain nombre d'échecs, les gouvernés peuvent manifester leur mécontentement lors de nouvelles élections. De nouveaux mandataires de la société accèdent au pouvoir et sont remplacés par d'autres au plus tard à la fin de leur mandat. Afin de marquer clairement l'absence du moindre privilège le tout se donne l'apparence d'une administration : assujettissement des attributions du pouvoir au mécanisme électoral, délégation des pleins pouvoirs à des représentants, députation, mandat électif limité dans le temps, droit de révocation. Un souverain seulement responsable de lui même n'existe plus, la souveraineté passe à la totalité Tout pouvoir part du peuple.
Donc là où la démocratie formelle n'est pas le résultat d'une évolution historique de la constitution après des siècles de combat mais, peu ou prou, un produit d'importation, elle ne peut pas prendre racine dans la conscience populaire. Le sens originel de sa formalité d'appareil n'y est plus compris. En Russie, en Italie et en Allemagne, les présupposés correspondants issus de la religion lui firent défaut, sans même parler des présupposés sociaux, c'est-à-dire spécifiquement bourgeois. Dans ces pays, après de graves bouleversements, c'est la dictature qui put d'abord s'établir avec l'aide d'un idéologie purement séculière, soit en raison de la trop grande nouveauté des États nés dans un XIXe siècle tardif ne connaissant plus de justification métaphysique mais seulement empirique dans l'existence de la nation (comme en Italie et en Allemagne), soit faute de constituer un État authentique, c'est-à-dire formé sur le modèle romain et dans le contexte sa tradition (comme en Russie avec son orthodoxie grecque et son idée byzantine de l'empereur).
La France et l'Angleterre, les pays des deux « glorieuses » révolutions, et les États-Unis défendront avec la | dernière énergie la démocratie parlementaire parce qu'elle est intimement associée à leur tradition et à l'époque classique de leur grandeur politique. Pour les États anglo-saxons, Calvin est devenu crucial ; pour la France, c'est le mouvement des Lumières. Les deux puissances prennent une part décisive dans l'émancipation de l'individu, la transformation de l'État dans l'esprit de la liberté personnelle. Toutes deux œuvrent en direction d'une conduite intramondaine de la vie, garantie en France par la séparation de l'Église et de l'État. Cette sécularisation n'affecte pas celui-ci dans sa finalité purement opératoire, son formalisme parlementaire. Elle n'entrerait en conflit avec lui que s'il prétendait à des droits sur l'individu, et ce en un sens métaphysique. Contre de telles revendications, l'État éclairé en France s'emploie à s'émanciper de l'Église catholique, qui garde le monopole métaphysique sur ses fidèles. Dans les États anglo-saxons, le non-conformisme des puritains y veille. Les deux puissances sont donc favorables à un État neutre, indifférent, technique, c'est-à-dire à la démocratie parlementaire.
Le principe humaniste de ce type de forme étatique ne peut s'observer toutefois qu'à une condition: que soit garantie sans réserve l'idée de citoyen et de la dignité du droit issu de la raison et établi par libre accord. Dans cette représentation de l'essence inspirant le respect des règles, des commandements et des devoirs juridiques et de leur observation, la finalité et la formalité de la démocratie rencontrent leur limite. Les forces des Lumières et du puritanisme soustraient ainsi la dignité du républicanisme à son origine singulière dans l'histoire romaine pour lui conférer un prestige intemporel. Ce n'est pas la provenance réelle du peuple au temps de sa préhistoire qui détermine le tableau historique de l'État mais l'idée du droit, délibérément maintenue | dans sa dignité conceptuelle, et son abstraction libératrice et conciliatrice abolissant le poids de l'existence passée.
L'État en tant que contrat au sens d'un accord entre libres citoyens est un idéal spécifiquement occidental. Il prend son origine dans la promotion de l'homme au rang de civis. Un plébiscite quotidien en constitue la substance ; la société, en tant qu'union vécue sur une base régulière des citoyens liés par le droit et vivant dans la stricte observance des coutumes, sa forme fondamentale. Quiconque s'en revendique en fait partie ; son idée lui confère un présent éternel. Il ne connaît pas d'ennemis « naturels », seulement politiques; il peut plaider sa propre cause, ce qui le porte à l'universalité.
L'Allemagne n'a subi intérieurement l'influence ni du calvinisme ni des Lumières. Le luthéranisme les occulta tous deux, et l'histoire politique ne permit pas aux Allemands de prendre part à la formation de la conscience moderne de l'État démocratique. A titre de compensation, se constitua dans le sillage de la sécularisation du politique, processus européen général, la conscience d'appartenir à un même peuple en tant que vecteur authentique de l'État, et même finalement comme son but. Or la démocratie parlementaire perdit ainsi de son intérêt, comme, au fond, paraît arbitraire aux yeux du peuple réel toute constitution qui n'exprime pas les particularités, fruits de l'histoire, de ce peuple, de ses tribus et de ses territoires. A la résistance aisément excitable contre l'élément romain comme quintessence de toutes les tendances civilisatrices et régulatrices s'associe la méfiance à l'égard de toute universalité politique, et surtout « cosmopolite » dans le champ de l'État, à laquelle le peuple allemand serait prétendument appelé ou habilité.
Le manque de confiance en soi des Allemands, facilement explicable par l'histoire, leur a rendu suspect tout type | d'État tirant son origine, pour ainsi dire permanente, d'une réévaluation de l'homme par un acte purement juridique. Ne trouvant le repos dans aucune tradition étatique et n'oscillant autour d'aucun point d'équilibre dans la formation de leurs idées politiques, plus gravement en danger parce que plus profondément abandonnés que n'importe lequel des anciens peuples, ils cherchent un appui réel dans leur histoire et, ne le trouvant pas, fouillent encore plus loin, avant et sous l'histoire. C'est pour cela qu'ils sont d'avant-hier et d'après-demain et n'ont pas d'aujourd’hui ; leur sol est en perpétuel mouvement sans possibilité d' un présent authentique. En lieu et place d'une origine idéale, bien que fictive, qu'une existence juridique accorde à l'homme dans liberté, ils sont à la recherche d'un commencement réel, bien que mythique, de leur existence historique, se perdant dans les ténèbres d'une préhistoire insondable. La conscience allemande de l'État tente de s'ancrer dans l'histoire en visant les commencements réels, mais il ne s'offre à elle comme point d'accroche, encore et toujours, qu'une originalité naturelle. Et lorsque, fière de sa qualité d'éternel barbare, elle se défend contre l'Occident plus ancien, plus heureux, plus sobre, toutes les grandes secousses de l'histoire allemande : la guerre contre Napoléon, la Réforme de Luther, la résistance de Widukind contre Charlemagne, semblent ne former qu'une seule et même gigantomachie contre Rome, inaugurée par Arminius le Chérusque. (p99)
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