Texte fort qui repose sur l'idée centrale suivante : "Ce n’est donc pas seulement le maintien policier de l’ordre physique qui a été mis en échec, mais bien le maintien politique de l’ordre symbolique."
Ce mouvement semble bien s'inscrire dans une dynamique européenne, à la suite déjà d'une dynamique internationale plus large.
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Samedi 17 octobre, la révolte de la jeunesse a basculé dans l’émeute. Le pouvoir n’y voit que des casseurs et en fait un problème de maintien de l'ordre. On peut pourtant y lire l’effritement de l’ordre symbolique de l’État et l’irruption d’un sujet politique générationnel, accomplissant par la révolte un acte de souveraineté populaire.
source : blog médiapart 19 octobre 2026
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Samedi 17 octobre, la révolte d’une génération, amorcée quelques semaines plus tôt par un mouvement lycéen d’une ampleur inédite, a franchi un pas supplémentaire dans l’intensité [*1]. La date était initialement prévue pour relancer le mouvement des Gilets jaunes, selon une invocation désormais rituelle de tous les débuts d’automne. Elle a fait bien plus, en transformant brusquement le mouvement de la jeunesse d’une protestation destinée à être réprimée et vite oubliée en un de ces événements qui font l’histoire. Ces jeunes sont descendus massivement, pour affirmer leur droit à l’existence politique, c’est-à-dire à être comptés comme membres de la cité face à un pouvoir qui les ignore, comme il a ignoré ce qu’exprimaient les émeutes suite à la mort de Nahel Merzouk en juillet 2023, le mouvement contre la réforme des retraites et du chômage la même année, avant cela les Gilets jaunes, les luttes contre la loi travail, et de manière plus générale tous les mouvements sociaux de ces deux dernières décennies. Ils ont défilé, protesté, se sont répandus par centaines de milliers dans les rues, puis d’un coup, sans crier gare, la situation s’est brouillée et chargée de scènes d’émeute : policiers attaqués, bâtiments publics incendiés, magasins pillés. Le temps d’un battement de cil, sur les écrans, la jeunesse a laissé place aux silhouettes en noir des casseurs, donnant à voir la métamorphose brutale d’une figure du peuple, celle joyeuse et revendicative du mouvement de la jeunesse, en une autre, celle de la subversion et de la destruction, dont Emmanuel Macron dit le dimanche 18 octobre : « rien ne le justifie, rien ne l’explique, rien ne l’excuse ».
Face à ce refus du pouvoir de comprendre ce qui a lieu, les manifestants, eux, produisent en continu le sens de leur protestation, pour qui veut bien écouter. Mais les messages se mêlent à mesure que les images, les pancartes, les costumes, les slogans défilent. Certains disent refaire 1789, ou mai 1968, tandis que d’autres proclament « quitter l’époque contemporaine », comme l’affichait joliment un drapeau ces dernières semaines, ouvrant un temps radicalement nouveau. Certains se déguisent en Napoléon, d’autres en superhéros, tous se voient acclamés par la foule, tandis qu’à côté, des vitrines sont brisées, des forces de l’ordre attaquées. Les organisations, elles, sont aux abonnés absents.
Est-ce que l’on aurait donc affaire à un nouveau soulèvement antipolitique, caractéristique des années 2010, que les refus de toute institutionnalisation ont si souvent conduit à l’échec ? Ou est-ce qu’au contraire, s’invente là un nouveau sujet politique, générationnel, dont les formes d’organisation échappent aux catégories habituelles mais qui, à leur manière, reprend le projet trop longtemps oublié des révolutions contemporaines : se mettre en marche contre l’ordre ancien, pour faire naître une politique démocratique radicalement nouvelle, et enfin à la hauteur des principes que la République promet ?
L’échec du maintien de l’ordre symbolique
Il faut d’abord saisir ce qui, le 17 octobre, est mis en question, au-delà des bâtiments publics et des magasins : tout un ordre symbolique reposant sur l’évidence de la toute-puissance de l’Etat. Au cœur de la situation, il y a, bien sûr, l’échec d’un dispositif de maintien de l’ordre désajusté par rapport à la mobilisation. Pas d’émeute sans brèche, et la brèche vient souvent de cette incompréhension profonde, par le pouvoir, de ce qui est en train d’avoir lieu. Le cas parisien est frappant : le manque d’effectifs policiers, en partie dû au caractère continu des mobilisations depuis trois semaines, et la priorité donnée à la sécurisation des lieux de pouvoir ; des heurts qui commencent trop tôt Place de la République pour des policiers et gendarmes rapidement débordés, comme lors de l’acte III des Gilets jaunes à Paris, le 1er décembre 2018 ; un empêchement concret de rejoindre la manifestation étudiante allant de République à Nation, amenant la plupart des jeunes à prendre l’itinéraire syndical vers la Place de Clichy, trop court et sous-dimensionné au point d’arrivée, conduisant à l’écoulement des marcheurs dans la ville, vers son centre. Le 17 octobre, de la Place de Clichy au Chatelet, en passant par les grands boulevards, tout le centre de la rive droite de Paris est devenu pour quelques heures le théâtre d’une grande manifestation sauvage, hors de tout contrôle. Quoique essentiellement pacifique, cette manifestation a affecté la possibilité, pour les forces de sécurité, de maintenir l’ordre dans cette zone, laissant le champ libre aux groupes qui avaient d’autres objectifs que de simplement marcher. Habituellement fixés place de la Nation dans des affrontements stériles avec des forces de l’ordre rompues à l’exercice et surarmées, voici ces groupes arpentant les rues parisiennes, comme en septembre 2025, mais parmi des manifestants dix fois plus nombreux, et sur une surface incomparablement plus grande, autorisant tous les débordements.
Mais tout cela n’est pas suffisant. Car les événements parisiens ne sont pas isolés : dans toute la France, les centres-villes ont connu des scènes similaires, avec pillages massifs et destruction de bâtiments publics, dont le plus frappant est sûrement l’hôtel de ville de Limoges, incendié. Certes, les forces de l’ordre étaient partout en sous-nombre, mais aucun désajustement localisé ne peut rendre compte de cet embrasement généralisé. Ce n’est donc pas seulement le maintien policier de l’ordre physique qui a été mis en échec, mais bien le maintien politique de l’ordre symbolique. Comme le montre Pierre Bourdieu après Max Weber, le pouvoir de l’Etat ne repose pas seulement sur la monopolisation des moyens légitimes de la coercition physique, mais aussi sur sa capacité à imposer un ordre symbolique qui fait respecter son autorité [*2]. Ce que l’on a vu vaciller le 17 octobre, et qui rend possible l’échec du maintien de l’ordre physique, c’est le pouvoir symbolique de l’Etat aux yeux d’une partie importante de la jeunesse. Le refus obstiné du gouvernement d’apporter le moindre crédit au mouvement des lycéens puis des étudiants trouve alors son envers dans une sorte d’irrespect fondamental pour l’ordre que les forces de l’Etat, et en premier lieu la police, sont censés garantir. C’est peut-être cela qui explique que les casseurs comme les pillards aient pu se fondre parmi les manifestants : ils étaient unis, indépendamment de leurs objectifs et de leurs modes d’action, par un même rejet des règles et des représentations qui habituellement sous-tendent l’ordre symbolique et le font tenir, en premier lieu le respect des autorités et de la propriété.
Cette mise en cause de l’ordre symbolique, prélude à l’impossibilité de faire respecter l’ordre physique, a des causes conjoncturelles : la répression inédite qui s’est abattue sur les lycéens (avec le plus grand nombre d'interpellations en un seul jour, le 1er octobre 2026, depuis le terrible 17 octobre 1961), l’incapacité du gouvernement à donner le moindre signe d’écoute ou d’inflexion dans ses politiques, le mépris affiché pour des manifestants présentés comme manipulés par La France insoumise, ou encore la perspective de l’arrivée au pouvoir d’une extrême droite honnie par une grande partie de la jeunesse. Elle a ses symboles, tout à fait frappants pour qui veut bien y réfléchir, comme la présence d'Emmanuel Macron, la veille de la manifestation, à un concert de Céline Dion, en compagnie de la femme de Bernard Arnault, l'homme le plus riche de France. Mais c’est aussi le résultat d’un long effritement : depuis vingt ans, conflit après conflit, les gouvernements n’ont eu de cesse de montrer que le peuple, à leurs yeux, n’existait pas, ou seulement sous la forme dégradée d’un agrégat d’électeurs, dont le vote même comptait finalement peu, puisque les gouvernements macronistes pouvaient se succéder malgré leurs échecs électoraux réitérés. Avoir vingt ans aujourd’hui, c’est n’avoir connu des élites politiques qu’à la fois hautaines et incompétentes, mettant leur énergie à servir les intérêts des plus riches (allègements fiscaux pour les entreprises, suppression de l’Impôt de solidarité sur la fortune, bouclier fiscal…). La manière qu’a l’Etat de « faire peuple » par sa représentation électorale, pour reprendre l’analyse de Gérard Bras, trouve alors de moins en moins d’écho parmi les citoyens, et se voit concurrencée par les scènes par lesquelles on fait peuple dans la rue [*3].
Cette érosion du pouvoir symbolique de l’Etat n’est pas seulement due à des défaillances internes à cet ordre. Les productions culturelles propres à la nouvelle génération, sans écho parmi les élites au pouvoir, mettent à distance l’arbitraire culturel dominant, celui qu’on produit et reproduit à l’école. Cette culture légitime, au prestige déjà écorné par les attaques dont elle est l’objet par les élites elles-mêmes, comme en témoignent l’abandon de l’école et de l’université publiques, semble d’autant plus hors-sol aux jeunes que sa maîtrise scolaire n’assure plus l’ascension sociale qui pouvait justifier, bon an mal an, son adoption au moins stratégique [*4]. Or, comme l’a montré Roger Chartier pour la Révolution française, la fin de l’Ancien Régime avait été permise par un long processus de désacralisation des autorités traditionnelles, notamment par des pratiques de sociabilité qui leur échappaient [*5]. Tout semble indiquer qu’un processus similaire est à l’œuvre aujourd’hui. Les nouvelles technologies numériques instaurent de nouvelles sociabilités et ouvrent la possibilité d’une transmission rapide et décentralisée d’informations, ce qui permet des phénomènes d’imitation, d’écho et de soutien, y compris hors des frontières nationales. Ces technologies ont montré dès les années 2010 leur utilisation potentielle lors des soulèvements de la jeunesse, et leur capacité à faire émerger une culture politique générationnelle [*6]. Dans celle-ci, l’indépendance, le sens de la justice et le désir d’égalité jouent un grand rôle, rendant les jeunes attentifs aux discours mettant en accusation un ordre établi présenté comme autoritaire, injuste et inégalitaire. Mettre un costume de Superman pour défier la police ou utiliser le bouclier de Captain America pour arrêter le jet d’un canon à eau, c’est alors tourner en dérision non seulement les forces de l’ordre, mais bien cet ordre lui-même – et transmettre par les réseaux, en même temps que la performance elle-même, l’irrespect qui la fonde.
Mais à la différence du « rire fasciste [*7] », où celui qui se moque d’un ordre symbolique entend montrer qu’il se situe au-delà de toutes valeurs, ici le rire affirme des principes, et en premier lieu la dignité fragile de la personne humaine. Ce rire-là appelle à l’autodérision et recherche dans le regard des autres une complicité bienveillante, et non la peur. On voit alors que derrière sa corrosion de l’ordre, cette jeunesse en lutte porte un souffle émancipateur bien reconnaissable, même s’il a été perdu, celui des révolutions inaugurales de l’époque contemporaine.
Un ou plusieurs peuples
De ce point de vue là, il est crucial de bien saisir ce qui, dans ce sujet en révolte, fait peuple. Pour reprendre l’analogie avec la Révolution française, la mise en cause culturelle de l’Ancien régime ne devient révolutionnaire qu’avec la prise de la Bastille, un événement qui lui-même nécessite, comme le montre William Sewell, un travail d’interprétation qui en fait non une simple émeute, mais l’irruption sur la scène publique du peuple souverain [*8]. Est-ce bien le peuple, ces près d’un million de personnes qui a pris la rue le 17 octobre ? Certainement pas, à écouter les chaînes d’information en continu qui ont permis au pouvoir et à ses soutiens médiatiques et policiers d’imposer un récit de l’événement alors même qu’il était en train de se faire, et les journaux et politiciens qui ont pris le relais dès le lendemain, Emmanuel Macron en tête. A les entendre, il y aurait eu dans les rues des manifestations de trois natures. On aurait d’abord une manifestation légale composée de « centaines de milliers de nos compatriotes [qui] ont manifesté avec la volonté de porter des revendications légitimes », comme le dit le président. Ensuite, cette manifestation aurait été infiltrée par des « factieux issus de groupuscules d’ultra-gauche » décidés à semer le chaos. Enfin, ce chaos aurait été utilisé par des « délinquants d'opportunité », selon la belle expression policière du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, pour piller des commerces.
La messe serait alors dite : le 17 octobre ne saurait être l’œuvre du vrai peuple, du fait de l’immixtion d’éléments étrangers à lui, parfois au sens propre selon les interprétations racistes qui pullulent à l’extrême droite, comme en témoignent les réactions de Donald Trump et du Kremlin qui ensemble accusent l’immigration. Mais dès son exposition, ce récit qui diffracte en trois groupes les manifestants s’auto-saborde. S’il y a des revendications légitimes, comment expliquer le refus obstiné du gouvernement d’y accorder la moindre attention depuis des semaines ? S’il y a de l’ultra-gauche, comment peut-elle opérer au cœur même des manifestations, non pas à quelques-uns, mais par milliers, dans tout le pays ? Et ces délinquants, pourquoi étaient-ils dans la rue au premier chef, comment pouvaient-ils donc savoir que les manifestations légales et légitimes allaient, cette fois-ci et non les précédentes, leur donner l’ « opportunité » de se révéler délinquants ? C’est que la distinction étanche entre manifestants, casseurs et pillards, malgré le consensus politique qui se fait autour d’elle dès samedi 17 octobre, est fragile, et finalement dangereuse pour le pouvoir lui-même : elle le force paradoxalement à reconnaitre la légitimité des vrais manifestants, ce qui rend leur répression continue et inédite de ces dernières semaines, d’autant plus insupportable.
Pour cette raison, le gouvernement se voit contraint de mettre immédiatement en question ce récit que pourtant il impose. Selon Sébastien Lecornu, évoquant la division rassurante car consensuelle entre manifestants légitimes et illégitimes, il n’y aurait en réalité que deux camps, l’ordre et le chaos, les policiers ou les casseurs :
« Soit on est dans le camp de la République et donc des forces de l’ordre, de celles et ceux qui protègent les biens et les personnes et qui appliquent les lois, soit on est du côté des casseurs »
Le groupe pourtant supposément majoritaire des manifestants légitimes se trouve alors réduit à peau de chagrin par la magie de la rhétorique manichéenne du premier ministre, car ses membres sont sommés de choisir entre la police, qui les empêche concrètement de manifester, au service d’un gouvernement qui refuse de les écouter, et des casseurs. Et impossible de simplement condamner les casseurs tout en critiquant les violences policières ou la politique du gouvernement : toute nuance est suspecte de complicité avec les casseurs. Qui rechigne à se résigner au silence face à l’action du gouvernement et de la police serait déjà un délinquant. Comme le dit Emmanuel Macron, « tous ceux qui aujourd'hui vous expliquent que l'urgence est d'aller dans la rue, de manifester, de créer le désordre, n’ont qu’un but, abîmer la République ». Rentrer chez soi et se taire, sans la moindre réponse aux revendications pourtant présentées comme légitimes, ou continuer à se faire entendre, et être complice des casseurs et de la destruction de la République, voici la seule alternative que le pouvoir laisse aux citoyens [*9]. Comment s’étonner si beaucoup, ne se reconnaissant pas dans l’image du casseur qui leur est renvoyée, et ne souhaitant pas pour autant se ranger derrière la police, ne se sentent pas représentés par le récit gouvernemental, et donc niés en tant que sujets démocratiques ? Mais c’est justement là, dans ce déni par le pouvoir de l’évidence de leur statut de sujet politique, que se trouve une des clés de la rébellion. En prenant malgré cela la rue, en résistant au vide qu’essaie d’installer le pouvoir, les manifestants réalisent ce que Judith Butler définit comme le seul vrai acte de souveraineté populaire : le creusement d’un écart avec la souveraineté étatique, dans l’apparition publique des corps en lutte [*10]. Tant que cette jeunesse révoltée continuera à se soulever, elle fera valoir sa prétention à être le peuple qui fait l’histoire, celui des révolutions.
(Ne pas) quitter l’époque contemporaine
Mais pour que cette multitude soit effectivement reconnue comme peuple, elle doit être présentée comme telle, par des forces qui puissent s’en autoriser, et faire valoir un contre-récit face à celui du pouvoir. Pour reprendre encore William Sewell, la prise de la Bastille n’acquiert son caractère révolutionnaire que lorsque l’Assemblée nationale auto-proclamée impose l’idée que c’est bien le peuple qui y a exercé sa souveraineté, et non seulement un groupe d’émeutiers qui a détruit un bâtiment public. Or, face au gouvernement qui navigue à vue, structurellement incapable de considérer les événements autrement que sous le seul angle du trouble à l’ordre public, aucune institution ne semble souhaiter incarner ce peuple, ou même seulement parler en sa faveur. Le Parlement se rabat une fois encore sur sa seule capacité à ouvrir des commissions d’enquête parlementaires, et s’en remet entièrement à l’exécutif dans la gestion de la situation. Les syndicats, qui pouvaient prétendre, en 1936 ou en 1968, donner au peuple une représentation alternative à celle du gouvernement, et par là profiter de la puissance subversive des manifestations pour défendre face à lui les intérêts du « mouvement social », se refusent aujourd’hui, comme pendant les Gilets jaunes, à endosser ce rôle [*11]. Les partis comme LFI peuvent bien tenter de parler pour la jeunesse, et il faut ici reconnaître l'engagement physique d'élus insoumis, le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko en tête, mais leur insertion dans la compétition électorale les rend suspects de chercher à simplement canaliser la contestation en d’hypothétiques votes futurs.
Dans ce vide imposé par le pouvoir, l’effondrement de l’ordre symbolique ne connaît donc encore aucun remplacement dicible ou discernable. Il est alors tentant de penser que ces promesses révolutionnaires ne sont elles-mêmes qu’une illusion en train d’être balayée par l’âge « hyperpolitique » où les citoyens qui se mobilisent demeurent, malgré leur politisation, rétifs à toute forme d’institutionnalisation et de représentation, et donc impuissants [*12]. La fin des organisations conduirait à l’abandon de cet élément clé de l’époque contemporaine, la capacité des citoyens à faire peuple, les condamnant alors à une rébellion régulière contre des gouvernements toujours plus en décalage avec leurs aspirations. Le 17 octobre serait alors un moment de clôture, avec l’époque contemporaine, du grand récit émancipateur du peuple souverain imposant la rupture avec l’ordre ancien, l'abandon de cette dernière idole de la modernité démocratique, la révolution.
Mais peut-être au contraire que dans ce soulèvement du 17 octobre, on peut déceler quelque chose d’autre, la reprise d’une vieille promesse, tissée au fil des insurrections du passé. Le geste révolutionnaire constitutif de la modernité démocratique, la capacité à articuler un « nous le peuple » à partir d’une position instituante venant mettre fin à l’ordre ancien, jusqu’à il y a peu inatteignable, est peut-être en train se rapprocher de nouveau. Depuis le début de la décennie 2010, la capacité des citoyens à faire irruption, par le soulèvement, dans l’espace public, et y imposer la critique radicale, au nom de la démocratie, de tous les pouvoirs institués, ne se dément pas, sans pour autant suffire à composer un sujet politique conscient de lui-même. Mais avec le mouvement lycéen puis de la jeunesse tout entière, cette capacité se reconfigure sur un mode générationnel, faisant apparaître la Gen-Z comme le sujet politique qui subit tous les torts – exclusion politique, déclassement économique, apocalypse environnementale – et peut seul se ressaisir, dans le marasme politique ambiant, de sa capacité à faire l’histoire. Au Sri Lanka, au Bengladesh, au Népal, à Madagascar, la jeunesse en lutte a renversé des gouvernements, en Inde, elle a fait vaciller le pouvoir.
Son avènement comme peuple, selon des formes nécessairement neuves, serait alors non pas la fin, mais la réouverture des promesses de l’époque contemporaine, celle des révolutions, époque précocement interrompue par la conversion des élites, y compris sociales-démocrates, à un néolibéralisme qui rend l’expression de la volonté populaire superflue. Pour que cela ait lieu, il ne manque qu’une chose ; que l’on ose collectivement et fermement imposer cette idée simple : la jeunesse qui s’est révoltée le 17 octobre a par là accompli un acte de souveraineté. En un mot, c’est le peuple, et si le pouvoir continue à lui opposer la répression, c’est lui qui risque de finir par tomber.
Samuel Hayat
Notes
[*1] Merci à Vincent Martigny pour ses commentaires sur une première version de ce texte. Il a connu plusieurs versions, au fil des retours et des discussions. Celle-ci, achevée le 20 octobre 2026, peut être considérée comme définitive, les modifications suivantes seront notées sous forme de post-scriptum, et datées.
[*2] Pierre Bourdieu, Sur l’État: cours au Collège de France, 1989-1992, Paris, Raisons d’agir-Seuil, 2011.
[*3] Gérard Bras, Faire peuples, Paris, Kimé, 2024.
[*4] Sur ce thème, voir François Dubet et Marie Duru-Bellat, « Comment être lycéen », AOC, 15 octobre 2026.
[*5] Roger Chartier, Les Origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, 1990.
[*6] Zeynep Tufekci, Twitter et les gaz lacrymogènes: Forces et fragilités de la contestation connectée, Caen, C&F Editions, 2019.
[*7] Denis Saint-Amand, Contrer le rire fasciste. Trolling et resistance, Paris, Rue de l’échiquier, 2026
[*8] William Hamilton Sewell, « Historical Events as Transformations of Structures: Inventing Revolution at the Bastille », Theory and Society, vol. 25, n°6, 1996, p. 841‑881.
[*9] On reconnaît ici le discours pervers bien mis au jour par Marc Joly dans les injonctions contradictoires d’Emmanuel Macron notamment lors du mouvement contre la réforme des retraites. Voir Marc Joly, La pensée perverse au pouvoir, Paris, Anamosa, 2024.
[*10] Judith Butler, Rassemblement : pluralité, performativité et politique, Paris, Fayard, 2016.
[*11] Je me permets de renvoyer ici à Samuel Hayat, « Pour un nouveau désordre démocratique », in Les Temps nouveaux: En finir avec la nostalgie des Trente Glorieuses, Vincent Martigny (dir), Paris, Seuil, 2025, p. 189‑204.
[*12] Anton Jäger, Hyperpolitique, Paris, La Découverte, 2026.
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