Personne n’a vraiment souligné cet étrange télescopage entre la grand-messe papale du stade de France, censée célébrer la levée de la jeunesse chrétienne pour l’accueil du pape, et, au même moment, quasiment au même endroit, une autre levée de la jeunesse des banlieues contre ses conditions d’existence et le sort qui leur est fait. Pendant que la première était encensée, le seconde allait très rapidement être vilipendée, à mesure qu’elle contaminait le reste du pays.
Il y a pourtant un point commun assez visible entre ces deux événements : non pas la peur de l’avenir, comme cela est répété à longueur de médias, mais bien la décomposition palpable du présent, qui suscite ici des réactions épidermiques de la jeunesse sur deux plans au fond plus complémentaires que véritablement antagoniques. Parler de peur du futur laisse implicitement penser que, pour ce qui se passe encore maintenant, dans l’immédiateté du quotidien, cela pourrait encore aller, l’essentiel des problèmes étant pour plus tard…
Pour qu’il y ait mouvement social, il faut pour le moins deux conditions indispensables : tout d’abord des insatisfactions concrètes immédiatement vécues, et qui sont généralement assez facilement traduisibles en mots (du pain, des revenus, des profs, des locaux, etc.), donc assez facilement communicables et partageables. Mais il faut ensuite, surtout, une condition beaucoup plus importante, et largement sous-estimée car plus souterraine, plus diffuse, à savoir la conscience au moins implicite d’un déphasage de réalité entre ce que les mots disent et ce que ces mots ne disent pas, ne disent plus. Dans toute dynamique contestatrice ouverte il y a l’expression d’un malaise généralisé, qui change de statut, passant du malaise individuel à une forme collective, largement non formalisé par des mots, qui touche tous les aspects de l’existence (du moins simultanément de nombreux aspects de l’existence vécue), et, d’autre part, un véhicule pratique qui permet de canaliser cette énergie revendicative, potentiellement mais non nécessairement insurrectionnelle. Cette dernière passe par des revendications dites concrètes, qui forment pour ainsi dire le plus petit dénominateur commun, car facilement partageable avec des mots à peu près compris par tous d’une manière convergente (âge de départ à la retraite, refus d’un projet de loi précis, absence de conditions minimales d’existence, niveau de prix d’une marchandise de base, etc.). C’est d’ailleurs probablement en partie à cause de cette évanescence du sens des mots que les tentatives d’explications causales des problématiques quotidiennes, comme cela se faisait encore il y a peu, ont été remplacées de nos jours presque systématiquement par les horripilantes questions du style : « quel sentiment avez-vous de... », questions généralement également agrémentées d’une référence énigmatique, creuse et vide, « aux français » anonymisés, scalpélisés et autopsiés des sondages.
Comme chacun le constate facilement, une situation historique donnée peut multiplier les points de friction sociaux et sociétaux concrets sans déboucher pour autant sur une contestation ouverte, et les organes de commandement contemporains, de gouvernements comme d’entreprises, l’ont aujourd’hui parfaitement intégré. On déplore régulièrement que ces organes de direction, politiques comme managériaux, sont prétendument incapables de se projeter dans l’avenir, d’anticiper : si, comme le veut la formule, « gouverner c’est prévoir », il est devenu manifeste pour eux que leur survie dépend directement de l’organisation concrète du verrouillage temporel, de l’enfermement dans un présentisme sans issue qui empêche toute projection (le serpent de mer de la « dette » n’a pas d’autre fonction). Le niveau d’intentionnalité de ce verrouillage temporel peut éventuellement être discuté, une intentionnalité forte et revendiquée n’étant pas indispensable à son effectivité.
Parler de peur de l’avenir c’est donc automatiquement relativiser les problèmes du présent et leur conflictualité. L’organisation politico-médiatique de la façon du traiter le dérèglement climatique, l’extinction des espèces vivantes, l’épuisement des ressources, les processus multiples de désocialisation technologiquement équipés, etc , comme étant des problèmes à venir, comme des problèmes qui toucheront nos enfants, n’a pas pour fonction d’alerter sur les impasses du présent, mais bien de les mettre à distance, de les rendre aussi inaccessibles et insaisissables que possible. La référence à une angoisse des jeunes générations quant à leur avenir, pour cause de réchauffement climatique, de saccage de la planète, de destruction de toutes les déjà anciennes dynamiques sociales constitutives de l’ex-modernité, etc., est une façon d’introduire une coupure insurmontable entre ce présent et ses multiples possibilités-potentialités de remise en question : ce n’est toujours pas le présent qui est fondamentalement problématique, c’est le futur ! D’où l’impératif existentiel pour tous les pouvoirs établis de ne pas se projeter, de dévaloriser autant que faire se peut toute tentative de penser en terme d’alternatives, de s’enfermer dans des référentiels fermés (socle de tous les fondamentalismes – politiques, religieux, historicistes…). D’ailleurs le simple fait de décrire ces problématiques sous le signe de l’angoisse revient à psychologiser les individualités victimes de ce « trouble », et à introduire un filtre émotionnel particularisant et disqualifiant.
Ce que traduit cette « peur de l’avenir » est pourtant encore largement du domaine de l’indicible, car relevant du processus d’effondrement institutionnel, largement entamé, de l’ordre existant : et ce qui reste en-deçà des mots ne reste pas inactif pour autant, mais se traduit, d’une manière ou d’une autre, par de la violence, de la violence contestatrice, mais aussi, et peut-être surtout, de la violence institutionnelle. Cette violence instituée est délibérément produite pour empêcher l’émergence d’une parole capable de s’émanciper des pesanteurs de l’indicible, de la nécessité de mettre des mots nouveaux, des mots inexistants, sur des situations en construction, sur des situations non abouties : la difficulté est bien d’arriver à utiliser les mots d’hier pour parler et décrire les situations transformées d’aujourd’hui. C’est bien le pouvoir institué qui est le vrai maître des mots (et on ne peut ici que penser à Trump et à son décret ahurissant sur les plus de 400 mots interdits!), et la contestation de l’ordre établi est toujours aussi un combat sur les mots, et sur le sens des mots, l’absence de mots étant sans doute le premier vecteur de toute violence. Il ne peut donc y avoir de violence légitime, tout particulièrement de l’État (le concept de monopole de la violence légitime qui lui est appliqué relevant aujourd’hui de la paresse intellectuelle la plus crasse), car violence est toujours synonyme de mise au silence, réduction au silence qui peut cependant, aussi, produire en retour de la violence par ceux qui en sont victimes. Cette silenciation peut être volontaire, voire volontairement brutale (cf encore la négation du génocide des Palestiniens, ou les caricaturales fourches caudines de la ‘condamnation de la violence’ sur tous les plateaux télés), elle peut aussi être indirecte en enfermant des problématiques larges dans un vocabulaire étriqué. L’appauvrissement, souvent volontaire, du vocabulaire est de fait la marque de fabrique des médias mainstream en général, et des chaînes d’infos en continu en particulier, qui se font toutes un devoir d’évacuer au maximum tout sens de la nuance, et ne manquent jamais d’intercaler autant que faire se peut des impératifs de réponses en oui ou non, en blanc et noir, à des questions hors-sol qui ne tiennent jamais compte des (débuts de) réponses aux questions précédentes.
Le présent mouvement lycéen est une illustration parfaite de cette dynamique de silenciation politico-médiatique de la réalité : invisibilisation du contexte global de la mondialisation et de la décomposition des cadres nationaux (autre qu’anecdotique et convenue d’une quelconque variante de l’« éco-anxiété » prêtée à la jeunesse, sous-entendu : cela leur passera – ou pas, de toutes façons il faudra bien qu’elle s’y fasse), violence préventive du maintien de l’ordre (essentiellement troublé par les fameux et indispensables « éléments extérieurs ») dans le but manifeste de « faire peur » (voire de littéralement terroriser), invocations de manipulations électoralistes « des extrêmes », infantilisation des revendications « légitimes » de ces jeunes qui ne veulent pourtant qu’étudier, avoir des tables et des chaises, etc., sans oublier, que bien entendu, de toutes façons les caisses sont vides. Bref, comme disait l’autre depuis longtemps : circulez, il n’y a rien à voir, parce qu’on s’est déjà occupé de tout au mieux de vos intérêts, et que si vous ne voulez pas en convenir c’est que vous êtes manipulé par des ambitions troubles et n’avez aucun sens des réalités supérieures de l’État...
Louis, Colmar le 5 octobre 2026
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